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— Vous n’êtes pas le seul que j’aie observé ce dernier dijour, monsieur. Mon activité a été grande. J’ai passé de nombreuses heures sur ces murs.

— Vraiment ? fit Vendacious en plissant les lèvres.

— J’ose affirmer que presque personne ne m’a remarqué, en particulier lorsque j’utilisais le télescope. Quoi qu’il en soit, ajouta-t-il en sortant son carnet d’une autre poche, j’ai pris de très nombreuses notes. Je sais qui va où et comment à n’importe quelle heure de la journée ou presque. Imaginez les possibilités durant l’été !

Il posa le carnet par terre et le fit glisser vers Vendacious. Au bout d’un moment, ce dernier fit avancer un membre qui rapporta l’objet sans enthousiasme.

— Comprenez-moi, monsieur. Je sais que vous informez le Sculpteur de tout ce qui se passe dans les conseils au sommet de Flenser. Sans vos sources de renseignement, vous seriez impuissant contre…

— Qui vous a dit ces choses ?

Scribe déglutit. Ne pas se démonter ! Il sourit faiblement.

— Je n’ai pas eu besoin qu’on me le dise. Je suis un professionnel, comme vous, et je sais garder un secret. Mais songez qu’il y en a peut-être d’autres comme moi dans ce château, et que certains pourraient être des traîtres. Vos sources haut placées n’en ont pas forcément connaissance. Il peut en résulter de grands désagréments pour vous. Laissez-moi vous aider. Si vous me faites confiance, vous serez informé sur tout le monde. Je me ferai un plaisir de former tout un corps d’enquêteurs. Je peux même opérer dans la ville, du haut des tours du marché.

Le chef de la sécurité se déplaça légèrement le long du parapet, en grattant machinalement le mortier qui se détachait des vieilles pierres.

— C’est une idée qui ne manque pas d’intérêt, dit-il. Mais ne vous y trompez pas, je pense que la plupart des agents qui sont ici ont été identifiés par mes services. Nous les nourrissons… de mensonges. Et il est passionnant de voir que ces mensonges nous reviennent, la plupart du temps, de nos sources là-bas.

Il eut un petit rire et se pencha par-dessus le parapet, plongé dans ses méditations.

— Mais vous avez raison, reprit-il au bout d’un moment. Si nous manquions d’identifier quelqu’un qui a accès à la boîte de données ou à Johanna, les conséquences pourraient être… désastreuses.

Il tourna deux autres têtes vers Scribe.

— Marché conclu, dit-il. Je vous donnerai quatre ou cinq personnes pour que vous les… euh… formiez selon vos méthodes.

Scribe fut incapable de contrôler son expression. Il faillit faire des bonds d’enthousiasme. Tous ses regards étaient braqués sur Vendacious.

— Vous ne le regretterez pas, monsieur, assura-t-il.

— Il est probable que non, fit son interlocuteur en haussant les épaules. Pouvez-vous me dire combien de personnes sont au courant de vos recherches ? Il faut les faire venir pour leur faire jurer le secret.

Scribe se redressa d’un air offensé.

— Monsieur ! Je suis un professionnel, je vous l’ai dit. Personne d’autre que moi n’est dans le secret. J’attendais seulement l’occasion d’avoir cette conversation avec vous.

Vendacious sourit. Il se détendit dans une attitude devenue presque amicale.

— Parfait, dit-il. Nous pouvons y aller.

Ce fut peut-être sa voix, légèrement trop forte, ou un grattement derrière lui qui l’alerta. Scribe tourna une tête juste à temps pour voir des ombres furtives se glisser du côté du parapet qui donnait sur la forêt. Mais il était trop tard quand il perçut le bruit mental de ses assaillants. Des flèches sifflèrent autour de lui, et une explosion de feu déchira la poitrine de Phan. Il étouffa, mais se rassembla et courut en cercle sur la plate-forme vers Vendacious.

— Aidez-moi !

Le cri était inutile. Scribe le savait, avant même que l’autre ne recule en sortant ses dagues.

Vendacious se tint à l’écart pendant que les tueurs bondissaient parmi Scribe. Toute pensée rationnelle se perdit au milieu d’un brouhaha de douleur. Il faut avertir Pérégrin ! Il faut avertir Johanna ! Le massacre continua durant d’interminables secondes, puis…

Une partie de lui baignait dans un liquide rouge et gluant. Une autre était aveugle. Les pensées de Jaquerama n’étaient plus que des fragments déchiquetés. Un de ses membres au moins était mort. Phan gisait, décapité, au milieu d’une mare de sang qui fumait dans l’air glacé. Douleur, froid, étouffement…

Avertir Johanna.

Le tueur et son maître s’étaient éloignés de lui. Vendacious. Chef de la sécurité. Traître en chef. Avertir Johanna. Ils le regardaient tranquillement tandis qu’il saignait à mort. Trop délicats pour mêler leurs pensées aux siennes. Ils préféraient attendre… attendre… que ses bruits de pensées diminuent… pour finir leur besogne.

Le silence l’entourait. Les pensées du tueur étaient lointaines… très lointaines… Gémissements… Bruits étouffés… Personne ne saurait jamais…

Presque plus rien. Ja regardait, hébété, les deux meutes étrangères. Un membre s’approcha de lui, les pattes chaussées de griffes d’acier, une lame à la bouche… Non ! Ja fit un bond. Il dérapa sur une tache poisseuse. La meute bondit, mais Ja était déjà perché sur le parapet. Il se laissa basculer en arrière et tomba… tomba…

… pour s’écraser sur les rochers en bas. Puis Ja s’écarta du mur. Une horrible douleur lui traversa l’échine, suivie d’un engourdissement. Où suis-je ? Où suis-je ? Du brouillard partout. Au-dessus de lui, très loin, il y avait des voix qui murmuraient. Le souvenir des dagues et des dards flottait dans son esprit exigu, en désordre. Prévenir Johanna ! Il se souvenait… de quelque chose… d’avant. Un sentier caché dans des broussailles impénétrables. S’il le suivait suffisamment longtemps, il trouverait Johanna.

Ja se traîna lentement sur le sentier. Mais quelque chose n’allait pas. Ses pattes arrière. Il ne les sentait plus. Prévenir Johanna.

19

Johanna se mit à tousser. Plus rien ne marchait normalement. Depuis trois jours, elle avait mal à la gorge et le nez qui coulait. Elle ne savait pas s’il fallait s’inquiéter ou non. La maladie était quelque chose de quotidien à l’époque médiévale. Oui, et les gens tombaient comme des mouches, aussi ! Elle se moucha et essaya de se concentrer sur ce que le Sculpteur était en train de dire.

— Scrupilo a fabriqué une petite quantité de poudre. Cela marche. Exactement comme dit la Boîte. Malheureusement, il a failli perdre un membre en voulant l’utiliser avec un canon de bois. Si nous ne pouvons pas fabriquer de vrais canons, j’ai bien peur que…

Une semaine plus tôt, le Sculpteur n’aurait pas été le bienvenu ici. Toutes leurs rencontres avaient lieu dans les salles du château. Mais Johanna était tombée malade – un simple rhume, elle en était sûre –, et elle avait préféré ne pas sortir. De plus, la visite de Scribe lui avait un peu… fait honte. Il y avait des meutes qui se comportaient correctement. Elle avait décidé d’être plus aimable avec le Sculpteur, et avec Clown Pompeux aussi, au cas où il reviendrait la voir. Du moment que les créatures comme Balder ne s’approchaient pas d’elle… Elle se pencha un peu plus près du feu, balayant de la main les objections du Sculpteur. Il y avait des moments où cette meute lui faisait l’effet d’une grand-mère.