— Faites comme si cela ne posait pas de problème. Nous avons encore le temps, jusqu’à l’été. Dites à Scrupilo d’étudier plus soigneusement la boîte de données, et de cesser d’utiliser des raccourcis. La question, c’est comment nous allons nous en servir pour récupérer mon vaisseau.
Le sourire du Sculpteur s’épanouit. Le membre baveur cessa un instant de s’essuyer le museau pour se joindre aux autres dans un hochement de têtes.
— J’en ai parlé avec Péré… avec plusieurs personnes, et en particulier Vendacious. Normalement, conduire une armée sur l’île Cachée n’est pas facile. Le voyage par mer est rapide, mais il y a de terribles goulots d’étranglement en chemin. Traverser la forêt est trop lent, et l’ennemi serait prévenu longtemps à l’avance. Par bonheur, Vendacious a découvert des pistes sûres, et nous pourrons nous faufiler jusqu’à…
Quelqu’un était en train de gratter à la porte. Le Sculpteur dressa une paire de têtes.
— C’est étrange, dit-il.
— Quoi ? demanda distraitement Johanna.
Elle serra la couverture sur ses épaules et se leva. Deux membres du Sculpteur l’accompagnèrent jusqu’à la porte.
Johanna ouvrit. Elle essaya de voir quelque chose à travers le brouillard. Soudain, le Sculpteur se mit à parler fort, à tort et à travers. Le visiteur avait battu en retraite dans le brouillard. Il y avait effectivement quelque chose d’étrange, mais il lui fallut quelques instants pour mettre le doigt dessus. C’était la première fois qu’elle voyait une de ces créatures canines isolée. Elle venait à peine de s’en aviser lorsque la plus grande partie du Sculpteur se rua au-dehors en la bousculant. Puis le serviteur de Johanna, dans le grenier, se mit à hurler. Le bruit perçant résonna désagréablement aux oreilles de Johanna.
Le Dard isolé se tortilla maladroitement sur son train de derrière en essayant de s’éloigner, mais le Sculpteur l’encerclait. Elle cria quelque chose. Aussitôt, les bruits aigus cessèrent dans le grenier. Il y eut une cavalcade sur l’escalier de bois, et le serviteur bondit à son tour par la porte, ses arbalètes bandées. Des cliquetis d’armes montèrent du bas de la colline où des gardes accouraient vers eux.
Johanna courut vers le Sculpteur, prête à apporter ses poings à un éventuel cercle de défense. Mais la meute était en train de lécher le nouveau venu et de le renifler partout. Au bout d’un moment, le Sculpteur saisit le Dard par sa jaquette en disant :
— Aidez-moi à le transporter à l’intérieur, s’il vous plaît, Johanna.
Elle souleva la créature par les flancs. Son poil était humide… et poisseux de sang.
Ils l’étendirent sur un coussin devant le foyer. La créature avait la respiration sifflante de quelqu’un qui souffre horriblement. Quand elle leva les yeux vers Johanna, ils étaient si écarquillés que la jeune humaine voyait du blanc partout. Un instant, elle crut que c’était elle qui la terrifiait. Cependant, quand elle voulut reculer, le blessé gémit un peu plus fort et tendit le cou vers elle. Johanna se mit à genoux devant le coussin. Le museau de la créature se posa sur sa main.
— Que… Que se passe-t-il ? demanda-t-elle au Sculpteur.
Elle se pencha pour examiner le corps tremblant. Au-dessous de la jaquette, les hanches du Dard étaient tordues selon un angle anormal. Une de ses pattes pendait, inerte, au bord du foyer.
— Vous ne l’avez pas reconnu ? demanda le Sculpteur. C’est une partie de Jaqueramaphan.
Du bout d’un nez, elle ramena délicatement la patte pendante sur le coussin.
Il y avait une discussion animée entre les gardes et le serviteur de Johanna. Devant la porte, à l’extérieur, plusieurs membres tenaient des torches et se penchaient, les pattes sur les épaules du voisin, pour voir ce qui se passait à l’intérieur. Personne n’essayait d’entrer. Il n’y avait pas de place.
Johanna regarda de plus près le Dard blessé. Scribe ? Elle reconnaissait effectivement sa jaquette. La créature la regardait toujours, sans cesser de gémir.
— Vous ne pouvez pas faire venir un docteur ? demanda Johanna.
Le Sculpteur entourait le coussin. Elle répondit :
— Je suis médecin, Johanna. Ce qui en tient lieu ici, tout au moins, ajouta-t-elle en désignant d’un museau la boîte de données.
Johanna essuya le sang qui maculait le cou de la créature. Mais il continua de couler.
— Alors ? Pensez-vous pouvoir le sauver ?
— Ce fragment, peut-être. Mais… (Un membre du Sculpteur s’éloigna vers la porte pour parler aux autres.) Mes gens sont en train de rechercher ses autres membres. Apparemment, il a été presque entièrement assassiné, Johanna. Si nous retrouvions les autres… Même des fragments ont tendance à rester ensemble.
— A-t-il parlé ?
C’était une autre voix qui avait prononcé ces mots, en samnorsk. Balder… Son gros museau répugnant s’était glissé dans l’entrée.
— Non, répondit le Sculpteur. Et son bruit mental est totalement inintelligible.
— Laissez-moi l’écouter.
— N’approchez pas, vous !
Johanna avait hurlé. La créature dans ses bras sursauta.
— Johanna ! C’est un ami de Scribe ! fit le Sculpteur. Laissez-le l’aider.
La meute se glissa dans la pièce. Le Sculpteur grimpa dans le grenier pour lui laisser la place. Johanna retira son bras de dessous le blessé et recula vers la porte. Il y avait beaucoup plus de meutes à l’extérieur qu’elle ne l’avait imaginé. Jamais elle n’en avait vu un tel nombre dans un espace si réduit. Les torches formaient des dizaines de points brillants entourés d’un halo fluorescent dans l’obscurité embrumée.
Elle reporta vivement son regard en direction du foyer, en criant :
— Je vous surveille !
Les membres de Balder se serraient autour du blessé. Le plus gros avait collé sa tête contre celle de la créature, dont la respiration sifflante continua quelques instants. Balder émit des bruits de déglutition. La réponse fut un gazouillement clair, presque beau. Du haut du grenier, le Sculpteur cria quelque chose. Balder lui répondit.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Johanna.
— Ja – le fragment – n’est pas un « parlant », répondit la voix du Sculpteur.
— C’est bien plus grave, déclara Balder. Ses bruits mentaux, pour l’instant, tout au moins, n’ont pas de signification. Je ne reçois ni image ni sensation. Impossible de dire qui a assassiné Scribe.
Johanna recula à l’intérieur de la pièce et se rapprocha lentement du coussin. Balder s’écarta, mais sans quitter le chevet du blessé. Johanna s’agenouilla entre deux de ses membres et caressa le long cou ensanglanté du blessé.
— Est-ce que Ja… (elle s’efforça de prononcer la syllabe du mieux possible) vivra ?
Balder fit courir trois museaux le long du corps du blessé, tâtant délicatement chaque blessure. Ja tressaillit et siffla chaque fois, sauf quand Balder lui toucha les hanches.
— C’est difficile à dire. La plus grande partie du sang vient probablement des autres membres. Mais il a l’échine brisée. Même si le fragment survit, il n’aura plus que l’usage de deux pattes.
Johanna médita ces mots durant quelques secondes. Elle essayait d’imaginer la situation du point de vue d’un Dard. Le résultat ne fut pas fameux. Même si cela n’avait pas de sens pour les autres, ce « Ja », pour elle, était toujours Scribe. Pour Balder, la créature n’était qu’un fragment, un organe détaché d’un cadavre, mais en très mauvais état. Elle regarda le membre tueur de la meute en demandant :
— Qu’est-ce que vous faites de ce genre de… déchet, généralement ?