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Tige Verte agita ses appendices d’une manière que Ravna avait appris à interpréter comme dénotant la plus grande perplexité. L’humaine regarda Pham, assis à l’autre extrémité du poste.

Hé ! Tu devrais bien t’y connaître, là-dedans, toi !

— Nous sommes en présence d’un problème que les Cavaliers des Skrodes ne sont peut-être pas capables d’identifier, dit-elle, mais il s’est posé des millions de fois dans les Lenteurs, où les civilisations sont séparées par des années, voire des siècles de voyage. Elles retombent souvent dans des temps obscurs. Elles redeviennent aussi primitives que les meutes de « Dards » décrites par Jefri. Parfois, elles reçoivent une visite de l’extérieur. Peu de temps après, elles retrouvent leur technologie perdue.

Pham n’avait pas tourné la tête. Il continuait de contempler le paysage stellaire. Les Cavaliers des Skrodes jacassèrent quelques instants, puis Coquille Bleue demanda :

— En quoi cela peut-il nous aider ? Ne faut-il pas des dizaines d’années au moins pour reconstruire une civilisation ?

— D’ailleurs, renchérit Tige Verte, il n’y a rien à reconstruire sur le monde des Dards. D’après l’enfant, c’est un monde sans antécédents. Combien de temps faut-il pour bâtir une civilisation à partir de zéro ?

Ravna balaya leurs objections d’un geste de la main.

Ne m’interrompez pas, je sens que ça vient.

— Là n’est pas la question, dit-elle. Nous sommes en contact avec eux. Nous avons une excellente bibliothèque à bord. Les inventeurs originaux ne savent pas où ils vont. Ils tâtonnent dans le noir. Même les archéologues-ingénieurs de Nyjora ont été obligés de réinventer pas mal de choses. Mais nous, nous savons ce qu’il faut faire pour fabriquer des avions et des trucs comme ça. Nous connaissons des centaines de méthodes pour cela.

Maintenant qu’elle se trouvait au pied du mur, Ravna était subitement certaine qu’ils pouvaient y arriver.

— Nous pouvons étudier attentivement les chemins évolutifs, reprit-elle, et éliminer les culs-de-sac. Mieux encore, nous pouvons déterminer le chemin le plus court pour arriver de la technologie médiévale à une invention donnée. Avec cela, nous sommes sûrs de battre les barbares qui attaquent les amis de Jefri.

Elle s’interrompit pour considérer, avec un large sourire, d’abord Tige Verte puis Coquille Bleue. Mais il n’y a rien de plus impassible dans l’univers qu’un Cavalier des Skrodes en pleine méditation silencieuse. Elle était même incapable de dire s’ils regardaient seulement dans sa direction. Au bout d’un moment, Tige Verte déclara :

— Je vois. Les redécouvertes étant fréquentes dans les Lenteurs, il est même possible que la bibliothèque de bord ait déjà des solutions toutes prêtes.

C’est alors que la chose arriva. Pham détourna la tête du hublot. Il regarda Ravna, puis les Cavaliers des Skrodes. Pour la première fois depuis qu’ils avaient quitté le Relais, il parla. Et ses mots avaient une signification, bien qu’il leur fallût plusieurs secondes pour la comprendre.

— Armes à feu et radio, dit-il.

— Euh… oui, fit Ravna en se tournant vers lui.

Trouve quelque chose pour le faire parler encore.

— Pourquoi ces deux choses en particulier ? demanda-t-elle.

Pham Nuwen haussa les épaules.

— Ça a marché sur Canberra.

C’est alors que ce fichu Coquille Bleue se mit à dire quelque chose sur des recherches que l’on pourrait faire à la bibliothèque. Pham tourna un instant vers eux un visage sans expression. Puis il se replongea dans la contemplation des étoiles, et l’instant magique fut perdu.

22

— Pham ?

Il entendit la voix de Ravna juste derrière lui. Elle était restée sur la passerelle après le départ des Cavaliers, qui avaient à s’occuper de vagues préparatifs consécutifs à leur réunion. Il ne répondit pas. Au bout d’un moment, opérant un savant mouvement tournant, elle vint se placer entre le panorama stellaire et lui. Presque automatiquement, il fixa son regard sur elle.

— Merci de nous avoir parlé, dit-elle. Nous avons plus que jamais besoin de toi.

Il avait encore beaucoup d’étoiles dans son champ de vision. Elles étaient tout autour d’elle et se déplaçaient lentement. Ravna pencha la tête dans un geste qui traduisait chez elle une perplexité bienveillante.

— Nous pouvons aider…

Il n’eut, dans un premier temps, aucune réaction. Qu’est-ce qui l’avait incité à parler, tout à l’heure ?

— On ne peut pas aider les morts, murmura-t-il soudain, l’air vaguement surpris de ce qu’il venait de dire.

Comme le regard, la parole devait être un simple réflexe.

— Tu n’es pas mort, dit-elle. Tu es aussi vivant que moi.

Les mots affluèrent alors, plus qu’à aucun moment depuis le Relais.

— C’est exact. L’illusion de la conscience de soi. Joyeux automatismes fonctionnant sur des programmes insignifiants. Tu ne peux pas te douter. De l’intérieur, c’est impossible. De l’extérieur, du point de vue du Vieux…

Il détourna les yeux, obnubilé par sa double vision.

Ravna se rapprocha jusqu’à ce que leurs visages ne soient plus qu’à quelques centimètres l’un de l’autre. Elle se laissait flotter, à l’exception d’un pied, calé au sol.

— Tu te trompes, mon cher Pham. Tu es allé dans le Fin Fond et au Faîte, mais jamais entre les deux. L’illusion de la conscience de soi ? C’est un lieu commun dans toutes les philosophies pragmatiques de l’En delà. Il a des conséquences agréables, et d’autres qui sont effrayantes. Tu ne connais que ces dernières. Réfléchis. L’illusion doit s’appliquer exactement de la même manière aux Puissances.

— Non. Il pouvait fabriquer des émissaires comme toi et moi.

— Être mort est une question de choix, Pham.

Elle tendit le bras pour lui passer la main sur l’épaule. Il connut un changement de perspective typique de l’état d’impesanteur. Le « bas » lui sembla effectuer un mouvement de rotation latérale, et il dut lever les yeux pour la regarder. Soudain, il eut conscience de sa barbe de plusieurs jours et de ses cheveux emmêlés qui flottaient. Il se souvint d’un seul coup de tout ce qu’il avait pensé d’elle. Au Relais, elle avait paru brillante, peut-être pas aussi intelligente que lui, mais au moins aussi vive que la plupart de ses concurrents du Qeng Ho. Il y avait aussi d’autres souvenirs, centrés sur la manière dont le Vieux la voyait. Comme toujours, ces souvenirs-là prenaient le pas sur tous les autres, mais ils étaient en grande partie inintelligibles. Même les émotions étaient difficiles à interpréter. Il voyait Ravna un peu comme… un chien qu’on aime bien. Le Vieux voyait à travers elle. Ravna Bergsndot avait un côté un peu manipulateur, il avait été heureux (amusé ?) de l’apprendre. Mais derrière ses propos et ses arguments, il avait entrevu une grand part de… « générosité », tel était peut-être le terme humain. Le Vieux s’était pris de sympathie pour elle. Vers la fin, il avait même essayé de l’aider. L’intuition le traversa, trop rapide pour être saisie. Ravna était de nouveau en train de parler.

— Ce qui t’est arrivé est terrible, Pham, mais tu n’es pas le premier. Il y a d’autres cas comme toi. Même les Puissances ne sont pas immortelles. Il arrive qu’elles se battent entre elles et se fassent tuer.

Certaines se suicident. J’ai lu quelque chose là-dessus. Ils racontent l’histoire d’un système stellaire, qu’ils appellent Destinée Divine. Il y a un million d’années de cela, il se trouvait dans la Transcendance. Un groupe de Puissances est allé le visiter. Il y a eu une perturbation de Zone. Subitement, le système s’est retrouvé vingt années-lumière plus bas dans l’En delà. C’est la plus grande perturbation jamais enregistrée officiellement. Les Puissances n’ont pas eu la moindre chance. Elles sont toutes mortes, certaines jusqu’à un état de décomposition totale, d’autres simplement au niveau d’un esprit humain.