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— Qu’est-ce que… Qu’est-ce qu’elles sont devenues, dans le second cas ?

Elle hésita, puis pressa l’une de ses deux mains dans la sienne.

— Tu peux chercher ce renseignement par toi-même. Le principal est que ces choses-là se produisent. Pour la victime, c’est la fin du monde. Mais de notre point de vue, du point de vue humain…, on peut dire que Pham Nuwen a eu de la veine. D’après Tige Verte, la rupture des liaisons avec le Vieux n’a pas occasionné de dommages organiques irréparables. Il y a peut-être quelques lésions subtiles, mais les vestiges, dans un grand nombre de cas, se détruisent d’eux-mêmes.

Pham sentit les larmes lui monter aux yeux. Il comprenait qu’une partie du sentiment de mort qu’il avait en lui traduisait le deuil de la mort du Vieux.

— Lésions subtiles ! répéta-t-il en secouant la tête, ce qui fit flotter deux ou trois larmes dans l’air de la cabine. J’ai la tête pleine de lui et de ses souvenirs.

Souvenirs ? Ils dominaient tout le reste. Et pourtant, il ne les comprenait pas. Il ne comprenait pas les détails, ni même les émotions, en dehors de quelques simplifications dépourvues de sens, des bribes de joie, de rire, d’étonnement, de détermination d’acier. Il était perdu au milieu de tous ces souvenirs, errant comme un idiot dans une cathédrale. Il ne comprenait rien et tremblait devant les icônes.

Elle pivota sans lui lâcher la main. Une seconde plus tard, leurs genoux se heurtèrent doucement.

— Tu es toujours humain. Tu as toujours tes propres…

Sa voix s’étrangla lorsqu’elle vit son regard.

— Mes propres souvenirs ?

Ils étaient éparpillés au milieu du fouillis inintelligible où il s’empêtrait à chaque pas. Il se voyait à cinq ans, assis sur la paille de la grand-salle, guettant l’apparition d’un adulte. Les enfants royaux n’étaient pas censés jouer dans la saleté. Puis dix ans plus tard, faisant l’amour avec Cindi pour la première fois. Un an plus tard encore, contemplant sa première machine volante, un ferry orbital qui s’était posé sur le terrain de parade de son père. Puis les décennies passées dans l’espace.

— Le Qeng Ho, oui. Pham Nuwen, le grand voyageur des Lenteurs. Les souvenirs sont bien là, mais qu’est-ce qui me dit que ce ne sont pas que des mensonges du Vieux, un leurre éphémère uniquement destiné à tromper ceux du Relais ?

Ravna se mordit la lèvre sans répondre. Elle était trop honnête pour lui mentir, même dans les circonstances présentes.

Il avança sa main libre pour écarter les cheveux sur le front de Ravna.

— Je sais que tu l’as dit toi-même, Rav. Mais n’aie pas de regret. Je m’en serais douté très vite, de toute manière.

— Oui, murmura-t-elle en le regardant dans les yeux. Mais nous sommes entre nous, maintenant, et je peux t’affirmer que tu es entièrement humain. Le Qeng Ho aurait très bien pu exister à cette époque, et toi aussi, comme dans ton souvenir. Mais à quoi bon s’occuper du passé ? Tu peux être quelqu’un de grand dans l’avenir.

Fantômes d’échos. Plus que des souvenirs et moins que la raison. Un instant, il la vit avec des yeux plus sages. Elle t’aime, idiot. C’était presque un rire, un rire de bienveillance.

Il la prit dans ses bras et l’attira contre lui. Elle était tellement réelle. Il la sentit glisser sa jambe entre les siennes. Son rire. Comme un massage cardiaque, un réflexe physique ramenant la conscience à la surface. C’était bête et banal, mais…

— Je veux… revenir… (Les mots s’étranglaient dans ses sanglots.) Il y a tant de choses en moi… tant de choses que je ne comprends pas… Je suis perdu dans ma tête.

Elle ne disait rien. Elle ne comprenait peut-être même pas ses mots. Tout ce qu’il connaissait, pour le moment, c’était la sensation de se trouver dans ses bras, de la serrer contre lui.

Par pitié… Je veux revenir.

Il n’était pas facile de faire ça sur la passerelle d’un vaisseau stellaire. Ravna n’avait jamais essayé. Mais elle n’avait jamais non plus commandé de vaisseau stellaire.

Ce n’est pas pour rien qu’on appelle ça un racleur de fond.

Dans l’excitation du moment, Pham perdit sa prise au sol. Ils flottèrent librement, en se cognant aux parois et aux vêtements qu’ils avaient abandonnés. Ils dérivaient parmi leurs larmes. Au bout de plusieurs minutes, leurs têtes se retrouvèrent à quelques centimètres du sol tandis que le reste partait obliquement vers le plafond. Elle avait vaguement conscience de son slip resté accroché à sa cheville et flottant comme une bannière. Rien de très romantique dans tout cela. Sans compter qu’il était difficile, en impesanteur, de trouver un point d’appui, et que…

Pham écarta son visage de celui de Ravna, relâchant un peu la pression de ses mains sur son dos. Elle écarta les mèches rousses qui lui collaient au front et le regarda dans les yeux, qu’il avait très rouges.

— Tu sais, dit-il d’une voix saccadée, je n’aurais jamais cru que je pourrais pleurer un jour jusqu’à avoir mal dans tout le visage.

Elle lui rendit son sourire.

— C’est que tu as vécu, jusqu’ici, une vie d’enchantement.

Elle arrondit le dos contre ses mains, puis l’attira doucement vers elle. Ils flottèrent en silence durant plusieurs minutes, leurs corps se relaxant dans leurs courbes respectives, ne sentant plus rien d’autre que la présence de l’autre.

— Merci, Ravna, dit-il enfin.

— … tout le plaisir pour moi…

Sa voix lui parvint comme dans un rêve grave, et elle le serra plus fort contre elle. Étrange, tout ce qu’il avait été pour elle, tour à tour effrayant, tendre, exaspérant. Plus quelques autres choses qu’elle avait de la difficulté à admettre jusqu’à présent. Pour la première fois depuis la chute du Relais, elle éprouvait un véritable espoir. Stupide réaction physiologique, peut-être… mais pas forcément. Elle tenait véritablement dans ses bras quelqu’un qui pouvait être l’égal d’un héros de roman d’aventures, et plus encore. Quelqu’un qui avait fait partie d’une Puissance.

— Pham… Qu’est-ce qui s’est passé au Relais, à ton avis ? Pourquoi le Vieux a-t-il été assassiné ?

Le gloussement de rire qu’il laissa entendre n’avait rien de forcé, mais ses bras se raidirent autour d’elle.

— C’est à moi que tu demandes ça ? J’étais en train de mourir, rappelle-toi… Non, ce n’est pas ça. C’était le Vieux qui agonisait…

Il demeura un bon moment silencieux. Le poste de commande tournait lentement autour d’eux, offrant le spectacle muet des étoiles lointaines.

— Mon moi divin était en train de souffrir terriblement, je le sais. Il était dans un état de panique désespérée. Mais… il essayait en même temps de me faire quelque chose avant de mourir.

Sa voix s’était radoucie, elle semblait venir de très loin.

— J’avais l’impression, reprit-il, d’être un vieux sac de marin qu’il bourrait à la hâte de tout ce qu’il avait sous la main. Tu vois ce que je veux dire ? Vingt et un kilos dans un sac qui en contient vingt. Il savait qu’il me faisait souffrir – je faisais partie de lui, après tout –, mais cela ne l’arrêtait pas.

Il se détacha d’elle. Son expression était redevenue hagarde.

— Je ne suis pas un sadique, dit-il. Je ne pense pas qu’il l’ait été non plus…