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Ravna secoua la tête.

— Je pense que… Je pense qu’il te téléchargeait.

Pham garda le silence quelques instants. Il essayait d’adapter cette idée à la situation. Il secoua finalement la tête.

— Ça n’a pas de sens. Il n’y a pas de place pour faire de moi un superhumain.

La peur chassait l’espoir en cercles de plus en plus étroits.

— Une seconde. Attends. Tu as raison. Même si une Puissance agonisante s’imagine que la réincarnation est possible, c’est vrai que le cerveau humain normal est trop petit pour stocker toutes ces informations. Peut-être qu’il essayait de faire autre chose. Tu te rappelles comme je l’ai supplié de nous aider à réaliser cette expédition dans le Fin Fond ?

— Oui. Il t’a écoutée avec… sympathie, comme tu pourrais le faire face à un animal sans défense devant son prédateur. Il n’avait jamais songé que la Perversion pût le menacer personnellement, jusqu’à…

— C’est exact. Jusqu’à ce qu’elle s’attaque à lui. Cela a été une surprise totale pour les Puissances. Soudain, la Perversion devenait autre chose qu’un problème original auquel étaient confrontés des esprits inférieurs. À ce moment-là, le Vieux a vraiment essayé de nous aider. Il t’a bourré de schémas et d’automatismes, à tel point que tu as failli en mourir, à tel point que tu ne te rends compte de rien. J’ai lu des trucs là-dessus en Théologie Appliquée. (Mi-légendes, mi-faits réels.) Ils appellent ça le brisedieu.

— Brisedieu ?

Il sembla jouer un instant avec le mot, plongé dans une méditation profonde.

— Drôle de nom, murmura-t-il enfin. Je me souviens de l’état de panique où il était. Mais s’il a fait ce que tu dis, pourquoi ne m’en a-t-il pas parlé ? Et si je suis bourré de tuyaux intéressants, comment se fait-il que je ne voie rien d’autre, à l’intérieur de moi, que… les ténèbres, peuplées d’ombres noires comme des statues aux contours tranchants ?

De nouveau, un long silence. Mais elle l’entendait presque penser, à présent. Ses avant-bras tressaillirent, et son corps fut agité d’un long frisson à plusieurs reprises.

— Oui… oui, il y a pas mal de choses qui se recoupent. Pour la plupart, je ne les comprends toujours pas, et je crois que je ne les comprendrai jamais. Le Vieux a découvert quelque chose d’intéressant là-bas vers la fin.

Ses bras la serrèrent de nouveau contre lui, et il enfouit son visage dans son cou.

— C’est un… meurtre… d’un genre très spécial… très personnel… que la Perversion a commis en le tuant, dit-il. Même au moment de sa mort, le Vieux a appris beaucoup… La Perversion est très vieille, Ravna… Probablement plusieurs milliards d’années… Une menace que le Vieux ne pouvait prévoir que par recoupement avant qu’elle ne le tue vraiment. Mais…

Une minute de silence, puis deux. Pham ne continua pas.

— Ne t’inquiète pas, dit-elle. Cela reviendra, avec le temps.

— Je sais, fit-il en l’écartant suffisamment pour la regarder droit dans les yeux. Mais il y a une chose que je peux te dire dès maintenant. Le Vieux avait ses raisons de faire cela. Ce n’est pas une chimère que nous poursuivons. Il y a quelque chose dans le Fin Fond, dans ce vaisseau straumlien, qui pourrait faire toute la différence, et le Vieux le savait.

Il passa tendrement la main sur le visage de Ravna, mais avec un sourire mélancolique.

— Tu ne vois pas, Ravna ? Si tu ne te trompes pas, je ne serai peut-être plus jamais aussi humain qu’aujourd’hui. Je suis rempli de ce que le Vieux a téléchargé en moi, ce brisedieu, comme tu dis. Je n’en comprendrai probablement jamais la plus grande partie, tout au moins consciemment, mais si les choses se déroulent comme il l’a prévu, ça finira par sortir, comme une explosion. Je suis son robot du Fin Fond, sa bombe à retardement.

Non !

Mais elle se força à hausser les épaules.

— Je ne sais pas. Tout ce qui compte, c’est que tu es humain, et que nous avons le même objectif. Je ne te laisserai pas partir.

Ravna se doutait que la technologie de « rebond » figurait dans la bibliothèque de bord. Il s’avéra même que c’était un sujet de base. Outre dix mille études de cas, il y avait des programmes de personnalisation et des masses de documentation rébarbative sur la question. Bien que le « problème de la redécouverte » soit assez banal dans l’En delà, ici, dans les Ralentisseurs, pratiquement toutes les combinaisons concevables d’événements s’étaient produites. Les civilisations des Lenteurs ne pouvaient espérer durer plus de quelques milliers d’années. Leur effondrement n’était parfois qu’une éclipse de courte durée, un laps de quelques dizaines d’années passées à récupérer après une guerre ou un empoisonnement atmosphérique. Mais d’autres retombaient dans un obscurantisme moyenâgeux. Naturellement, la plupart des races finissaient par s’exterminer mutuellement, au moins dans le cadre de leur système solaire. Celles qui ne s’exterminaient pas (et même un petit nombre de celles qui le faisaient) finissaient par se hisser de nouveau à leurs sommets du début.

L’étude de ces variations s’appelait l’Histoire Appliquée des Technologies. Malheureusement pour les historiens comme pour les ressortissants des civilisations des Lenteurs, les applications réelles étaient assez rares. Les événements considérés dans les études de cas avaient généralement des siècles d’ancienneté quand on en entendait parler dans l’En delà, et peu nombreux étaient les chercheurs volontaires pour se rendre sur le terrain, où il aurait fallu toute une vie pour mener à bien une seule mission. Quoi qu’il en soit, c’était une occupation très prisée dans des millions de sections universitaires où l’un des jeux les plus pratiqués consistait à calculer le chemin minimal nécessaire pour aller d’un niveau donné de technologie jusqu’au sommet compatible avec les Lenteurs. Le détail dépendait de nombreux facteurs, parmi lesquels le niveau initial de primitivisme, le taux résiduel de connaissance (ou de tolérance) scientifique, et la nature physique de la race concernée. Les théories des historiens étaient traduites en programmes dont les entrées consistaient en données sur les problèmes rencontrés par les civilisations étudiées et sur les résultats attendus, et dont les sorties étaient les mesures qui permettraient d’atteindre ce résultat le plus rapidement possible.

Deux jours plus tard, les quatre occupants du vaisseau se retrouvèrent dans le poste de commande du HdB.

Cette fois-ci, tout le monde va s’exprimer.

— Nous devons sélectionner les inventions propres à assurer la défense de l’île Cachée…, commença Ravna.

— Et réalisables en moins de cent jours par « messire Acier », continua Coquille Bleue, qui avait passé la plus grande partie de ces deux derniers jours à parcourir les programmes de développement de la bibliothèque.

— Moi, je dis toujours armes à feu et radio, déclara Pham.

Puissance de feu et communications. Ravna se tourna vers lui en souriant. Les souvenirs humains de Pham, à eux seuls, auraient suffi à sauver les enfants du Monde des Dards. Il n’avait pas reparlé des intentions du Vieux avant sa mort. Les intentions du Vieux… Dans l’esprit de Ravna, c’était quelque chose qui ressemblait plutôt au destin, peut-être en bien, peut-être en mal, mais impossible à prévoir pour le moment. Sans compter qu’on peut tricher même avec le destin.

— Qu’en pensez-vous, Coquille Bleue ? demanda-t-elle. Peuvent-ils fabriquer des radios, avec les moyens dont ils disposent ?

Sur Nyjora, la radio était arrivée presque en même temps que le vol orbital, un bon siècle après le début de la renaissance.