— Parfaitement, chère madame Ravna. Il y a des moyens très simples auxquels personne ne pense jusqu’à ce qu’un niveau de technologie relativement élevé soit atteint. Par exemple, il est facile de fabriquer des antennes à torsion quantique à partir de l’argent et de l’acier au cobalt, si leur géométrie est correcte. Malheureusement, pour découvrir cette géométrie, il faut beaucoup de connaissances théoriques et une aptitude à résoudre des équations différentielles partielles. Il y a beaucoup de civilisations des Lenteurs qui ne découvrent jamais ce principe.
— D’accord, intervint Pham, mais il reste le problème de la traduction. Jefri a sans doute déjà entendu le mot « cobalt », mais comment décrire ce métal à des gens qui n’ont pas les références voulues ? Sans en savoir davantage sur leur monde, nous ne pouvons même pas dire à ces gens où ils peuvent trouver un gisement.
— Cela nous ralentira, vous avez raison, admit Coquille Bleue, mais le programme nous laisse de la marge. Ce messire Acier semble comprendre le principe de l’expérimentation. Pour le cobalt, nous pouvons lui fournir un arbre d’expérimentation à base de descriptions de minerais probables et de tests chimiques appropriés.
— Ce n’est pas aussi simple que cela, lui dit Tige Verte. Certains de ces tests chimiques eux-mêmes impliquent l’utilisation d’arborescences de recherche ou d’identification. Il y a aussi les expériences nécessaires à la vérification de la toxicité. Nous en savons trop peu sur ces créatures pour leur demander de savoir utiliser un tel programme.
Pham sourit.
— J’espère qu’elles sauront vous remercier comme il convient, en tout cas. Pour ma part, je n’ai jamais entendu parler d’antennes à « torsion quantique ». Ces Dards vont finir par posséder un équipement de communications dont le Qeng Ho n’a jamais rêvé.
Mais la chose était faisable. La question était de la réaliser à temps pour sauver Jefri et son vaisseau du Sculpteur. Ils repassèrent le programme en revue. Ils en savaient si peu sur les meutes. Les maîtres de l’île Cachée leur paraissaient suffisamment réceptifs. S’ils suivaient leurs directives jusqu’au bout, et s’ils avaient la chance de trouver les matériaux nécessaires sans trop de problèmes, ils pourraient se retrouver avec une petite provision de radios et d’armes à feu d’ici cent jours. D’un autre côté, cependant, si les meutes de l’Île Cachée se fourvoyaient sur certaines branches extrêmes de l’arborescence, leur recherche pourrait aussi bien durer des années.
Ravna avait de la difficulté à admettre que, quoi qu’ils fassent à bord du HdB, le sauvetage de Jefri serait en partie lié à la chance. Elle soupira. Finalement, ils choisirent le meilleur scénario qu’ils puissent produire, le traduisirent en samnorsk et l’expédièrent.
23
Acier avait toujours eu de l’admiration pour les architectures militaires. À présent, il ajoutait un nouveau chapitre au livre en construisant un château qui protégeait non seulement du terrain environnant, mais du ciel. Le « vaisseau » aux contours géométriques était maintenant célèbre sur tout le continent. Avant la fin de l’été prochain, des armées ennemies arriveraient ici pour essayer de s’emparer de son trophée ou, à défaut, de le détruire. Menace plus terrible encore, le Peuple des Étoiles serait là aussi, et il fallait absolument qu’il soit prêt.
Il inspectait le chantier presque chaque jour. Le mur de remplacement de la palissade était en place sur le périmètre sud. Du côté de la falaise, qui donnait sur l’île Cachée, sa nouvelle résidence était presque achevée… Elle était achevée depuis longtemps, en fait, se morigéna-t-il. Il aurait dû y être déjà installé. La sécurité de l’île Cachée était en train de devenir rapidement illusoire. La Colline du Vaisseau était déjà le centre du Mouvement, et ce n’était pas une simple propagande. Ce que les ambassades flenséristes à l’étranger appelaient l’« oracle de la Colline du Vaisseau » était plus que ne pouvait rêver le menteur le plus éhonté. Celui qui se tiendrait le plus près de l’oracle finirait par régner, quelle que soit l’habileté d’Acier par ailleurs. Il avait déjà fait éloigner ou exécuter plusieurs meutes qui semblaient cultiver un peu trop l’amitié d’Amdijefri.
La Colline du Vaisseau… Quand les habitants des étoiles étaient descendus là, il n’y avait que des broussailles et de la roche nue. Au cours de l’hiver, une palissade et une maison de bois s’étaient dressées. Aujourd’hui, la construction avait repris au château, qui était la couronne dont le vaisseau représentait le plus gros joyau. Bientôt, cette colline deviendrait la capitale du continent, puis du monde. Après cela… Acier plongea son regard dans les profondeurs du ciel bleu. La limite de l’empire sur lequel il régnerait dépendrait de son habileté et de la manière dont le château serait construit.
Mais assez rêvé… Reprenant ses esprits, messire Acier descendit l’escalier de pierre fraîchement taillé vers la cour intérieure encore boueuse qui faisait cinq hectares de superficie. La boue était glacée sous ses pattes, mais la neige avait presque fondu. Il ne subsistait que quelques tas brunâtres à l’écart des chemins du chantier. Le printemps était bien avancé. Le soleil réchauffait l’air glacé. La visibilité s’étendait sur des kilomètres, par-dessus l’île Cachée, jusqu’à l’océan, puis le long de la côte, où se découpaient les fjords. Encadré de ses gardes du corps, Acier parcourut d’un pas rapide la dernière centaine de mètres entre le vaisseau et lui. C’était Shreck qui formait l’arrière-garde. Il y avait suffisamment de place pour que les travailleurs du chantier n’aient pas à s’écarter, et il avait donné l’ordre de continuer le travail sans s’occuper de sa présence. C’était en partie pour entretenir la duperie d’Amdijefri, et en partie aussi parce que le Mouvement avait besoin de cette forteresse le plus tôt possible. La date d’achèvement était une question qui le rongeait.
Acier regardait dans toutes les directions, mais son attention principale se concentrait, comme il se doit, sur le chantier. La cour était jonchée de pierres taillées et de madriers. Maintenant que la terre se dégelait, les fondations du mur intérieur pouvaient être creusées. Là où le sol était encore trop dur, on injectait de l’eau bouillante. La vapeur montait des trous, voilant les treuils et les travailleurs en contrebas. Le chantier était plus bruyant qu’un champ de bataille. Les poulies grinçaient, les outils fendaient la terre, les contremaîtres hurlaient pour stimuler leurs équipes. Les hommes étaient aussi rapprochés que dans une mêlée de champ de bataille, mais le spectacle n’était pas aussi chaotique.
Acier observa une meute de sapeurs au fond d’une tranchée. Ils étaient trente, épaule contre épaule. C’était un très grand nombre, mais cela n’avait rien d’une orgie. Même avant le Sculpteur, les guildes ouvrières du bâtiment et des fabriques avaient l’habitude d’agir ainsi. La meute de trente qui travaillait dans cette tranchée n’avait probablement pas l’intelligence d’un trio. Le premier rang, qui comportait dix membres, abattait ses pioches à l’unisson, taillant systématiquement la paroi de terre devant lui. Lorsque les têtes et les pioches étaient en l’air, le deuxième rang de dix s’avançait rapidement pour retirer la terre et les cailloux qui venaient d’être arrachés. Le troisième rang, derrière, s’occupait d’évacuer le tout de la tranchée. Cela nécessitait une synchronisation parfaite, les déchets n’étant pas du tout homogènes. Mais c’était tout à fait à la portée de cette meute. Elle pouvait travailler ainsi durant des heures, en permutant les rangées à intervalles réguliers. Pendant longtemps, dans le passé, les guildes avaient jalousement gardé le secret de la composition spéciale de ces équipes. À la fin de leur dure journée de travail, elles se reconstituaient en petites meutes d’intelligence normale, et chacune rentrait chez elle, avec une bonne paye en poche. Acier sourit intérieurement. Le Sculpteur avait amélioré le système. C’était Flenser qui avait introduit le raffinement essentiel (emprunté, en fait, aux Tropiques). Pourquoi laisser les meutes de travail se dissoudre en fin de journée ? Celles du Dépeceur demeuraient indéfiniment sous cette forme, entassées dans des baraquements si étroits qu’elles n’avaient jamais l’occasion de retrouver leur psychisme normal. Le système fonctionnait à merveille. Au bout d’un an ou deux, avec un écrémage adéquat, les membres de ces meutes n’avaient plus du tout envie de mener une autre vie que celle-là.