Il demeura quelques instants à regarder les pierres taillées que l’on descendait dans la tranchée pour les cimenter aussitôt. Puis il fit un signe aux jaquesblanches de service et continua son chemin. Les fondations s’étendaient jusqu’aux murs de l’enceinte qui entourait le vaisseau. C’était la plus subtile des constructions, la partie du château qui allait devenir un piège magnifique. Encore quelques informations à extorquer à Amdijefri, et il saurait exactement comment la finir.
La porte de l’enceinte du vaisseau était ouverte. Un jaqueblanche était assis dos à dos dans l’ouverture. Le garde perçut le bruit un court instant avant Acier. Deux de ses membres se détachèrent du rang pour courir voir ce qui se passait derrière l’enceinte. Les jaquesblanches bondirent des marches et firent le tour de la construction au pas de course. Acier et ses gardes du corps les suivirent à quelque distance.
Ils s’arrêtèrent net devant la tranchée de fondation qui se trouvait de l’autre côté du vaisseau. L’origine du remue-ménage était maintenant visible. Trois meutes de jaquesblanches étaient en train de questionner brutalement le parleur d’une meute. Ils l’avaient séparé des autres membres et le battaient avec le manche d’un fouet. À cette distance, les cris mentaux de la créature étaient presque aussi assourdissants que le vacarme environnant. Le reste de l’équipe de sapeurs se répandait hors de la tranchée et, reconstitué en meutes fonctionnelles, attaquait les jaquesblanches avec ses pioches. Comment avait-on pu en arriver à une telle pagaille ? Acier croyait deviner. Ces fondations devaient cacher les galeries les plus secrètes du nouveau château, ainsi que des dispositifs encore plus secrets destinés à lutter contre les deux-pattes. Naturellement, tous les ouvriers qui travaillaient dans cette partie du chantier seraient éliminés une fois leur tâche accomplie. Ils avaient beau être stupides, ils avaient dû deviner ce qui les attendait.
En d’autres circonstances, Acier se serait mis prudemment à l’abri pour observer tranquillement la suite des événements. Les échecs de ce genre pouvaient être riches d’enseignements. Ils permettaient d’identifier les faiblesses de ses subordonnés, et de déterminer qui était trop mauvais (ou trop bon) pour continuer au même poste. Mais cette fois-ci, c’était différent. Amdi et Jefri étaient à bord du vaisseau spatial. Ils ne pouvaient rien voir à travers les murs de bois, et il devait y avoir un autre jaqueblanche avec eux pour monter la garde, mais… tandis qu’il se précipitait en avant pour alerter ses serviteurs, celui de ses membres qui regardait en arrière aperçut Jefri qui sortait de l’enceinte. Deux des chiots étaient sur ses épaules, et le reste d’Amdi était éparpillé autour de lui.
— N’avancez pas ! leur cria-t-il.
Puis, dans un samnorsk approximatif, il répéta :
— Danger ! N’approchez pas !
Amdi s’arrêta, mais le deux-pattes continua d’avancer. Deux meutes de soldats se dispersèrent sur son chemin. Ils avaient des ordres formels. En aucun cas ils ne devaient le toucher. Il s’en fallait d’une seconde pour que tout le travail d’une année soit détruit. Une seule seconde, et le monde entier échappait à Acier. Tout cela à cause d’un stupide concours de circonstances.
En même temps que ses membres à l’arrière poussaient leur cri à l’intention du deux-pattes, ceux de l’avant bondissaient au sommet d’un tas de pierres en désignant les ouvriers qui sortaient de la tranchée.
— Tuez-les ! Tuez les envahisseurs !
Sa garde personnelle se resserra autour de lui tandis que Shreck et plusieurs meutes accouraient. L’esprit conscient d’Acier perdait pied dans le vacarme environnant. Cela n’avait rien à voir avec le capharnaüm organisé des expériences menées dans les souterrains de l’île Cachée. Il s’agissait ici de mort aléatoire volant dans toutes les directions : flèches, épieux, pioches et pierres. Les membres de la meute de sapeurs couraient de tous côtés en hurlant et en s’agitant. Ils n’avaient pas la moindre chance, mais ils réussirent à entraîner un grand nombre de défenseurs avec eux dans la mort.
Acier s’éloigna de la mêlée pour rejoindre Jefri. Le deux-pattes était toujours en train de courir vers lui. Amdi le suivait en hurlant quelque chose en samnorsk. Un seul membre égaré, une seule flèche perdue, et il risquait de mourir définitivement. Jamais Acier n’avait ressenti une telle panique pour la vie de quelqu’un d’autre. Il entoura le jeune humain dès qu’il fut à sa hauteur. Jefri se mit à genoux pour l’attraper par le repli d’un cou. Seule l’autodiscipline de fer à laquelle Acier s’était astreint toute sa vie l’empêcha de lui lancer un coup de griffe mortel. Le deux-pattes ne voulait pas l’attaquer, mais le cajoler.
La meute de sapeurs était presque entièrement massacrée à présent, et Shreck avait suffisamment repoussé les survivants pour que tout danger soit écarté ici. Les gardes formaient un cercle autour d’eux à moins de dix mètres. Amdi était tassé sur lui-même, essayant d’échapper au bruit mental environnant, auquel il ajoutait cependant ses cris à l’adresse de Jefri. Acier essaya d’échapper à la poigne du jeune humain, mais celui-ci ne lâchait un cou que pour en agripper un autre, et parfois deux en même temps. Il émettait, ce faisant, des bruits curieux qui ne ressemblaient pas à du samnorsk. Acier tremblait sous ces assauts répétés. Ne pas manifester de répugnance. Jefri ne reconnaîtrait pas cette réaction, mais Amdi en était capable. Ce n’était pas la première fois que l’humain lui faisait cela. Acier avait pris sur lui de ne pas réagir, malgré ce qu’il lui en coûtait. L’enfant mante avait besoin de contact physique. C’était la base de sa relation avec Amdi. Il fallait qu’il ait le même sentiment de confiance en le touchant. Acier frotta une tête et un cou contre le dos de la créature, comme il avait vu faire les parents des chiots dans ses laboratoires souterrains. Jefri le serra encore plus fort, en glissant ses longues pattes articulées dans la fourrure de son dos. Toute répulsion mise à part, c’était une curieuse expérience. Habituellement, de tels contacts entre créatures intelligentes ne s’établissaient qu’à l’occasion d’un combat ou de relations sexuelles. Dans les deux cas, il n’y avait pas beaucoup de place pour des pensées rationnelles. Mais avec cet humain… Il réagissait avec une intelligence évidente, sans qu’il y eût chez lui la moindre trace sonore d’activité mentale. On pouvait penser et éprouver des sensations en même temps. Il se mordit la lèvre, essayant de réprimer un frisson. C’était comme… comme faire l’amour avec un cadavre.
Finalement, Jefri s’écarta en levant une main. Il prononça quelques paroles aussi rapides qu’inintelligibles, et Amdi s’écria :
— Mais vous êtes blessé, messire Acier ! Regardez le sang sur ses mains !