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Certaines réalisations furent très vite achevées. Ils auraient sans problème les explosifs et les canons dont le Sculpteur pensait avoir le monopole secret. Mais la majorité des recettes demeuraient inintelligibles, et cela ne s’améliorait pas tellement avec le temps.

Le Fragment et Acier travaillèrent tout l’après-midi, mettant sur pied les prochaines expérimentations, décidant des lieux où il fallait chercher les ingrédients demandés par Ravna.

Tyrathect se pencha en arrière avec un soupir.

— Nous progressons quand même. Bientôt, nous aurons nos radios. Le Sculpteur ne fera pas le poids. Vous avez tout à fait raison, Acier. Avec cela, vous pourrez dominer le monde. Imaginez… Savoir instantanément ce qui se passe dans la capitale de la République, pouvoir coordonner des armées en fonction de ces renseignements… Le Mouvement sera l’Esprit de Dieu.

C’était un vieux slogan, maintenant en passe de se réaliser.

— Je rends hommage à votre perspicacité, Acier. Votre approche est digne du Mouvement.

Y avait-il du mépris dans le sourire de la maîtresse d’école ?

— Les radios et les canons peuvent nous donner la maîtrise du monde, reprit le Fragment, mais il est évident que ce ne sont que des miettes jetées par les deux-pattes. Quand doivent-ils arriver ?

— Dans cent à cent vingt jours, selon les dernières estimations de Ravna. Apparemment, les deux-pattes ont des problèmes pour voyager à travers les étoiles.

— C’est le laps de temps qui nous est imparti pour profiter pleinement du triomphe du Mouvement. Après cela, nous ne sommes plus rien. Moins que des sauvages. Il aurait peut-être été plus prudent de renoncer à ces cadeaux et de les persuader qu’il n’y a rien ici qui vaille le déplacement.

Acier regarda au-dehors par les fentes horizontales entre les poutres. Il apercevait une partie de l’enceinte du vaisseau ainsi que les fondations du château et, au-delà, les îles de la région des fjords. Il se sentait subitement plus confiant, plus serein qu’il ne l’avait été depuis bien longtemps. Cela lui faisait du bien de révéler ses rêves.

— Vous ne comprenez pas, Tyrathect. Je me demande si le Maître au complet comprendrait, ou si je l’ai dépassé aussi. Au commencement, nous n’avions pas le choix. Le Vaisseau des Étoiles envoyait automatiquement une sorte de signal à Ravna. Nous aurions pu le détruire. Ravna s’en serait peut-être désintéressée. Mais pas forcément. Auquel cas nous nous serions fait prendre comme un poisson dans une épuisette. J’ai choisi de courir un grand risque, mais si je gagne le prix dépassera tout ce que vous pouvez imaginer.

Le Fragment l’observait, les têtes penchées sur le côté.

— J’ai étudié de près ces humains, reprit Acier. Pas seulement Jefri, mais également, par l’intermédiaire de mes espions, celui qui est détenu au Sculpteur. Ils appartiennent à une race sans doute plus vieille que la nôtre, et ils ont appris beaucoup de choses qui les font paraître, à nos yeux, tout-puissants. Mais leur espèce est tarée. En tant que membres individuels uniques, ils doivent lutter contre un handicap que nous avons peine à imaginer. Si je peux mettre ces faiblesses à profit pour…

Il s’interrompit un instant, puis reprit d’une voix remplie d’excitation :

— Nous savons que le Dard moyen affectionne ses petits. Nous avons suffisamment exploité ce sentiment parental dans nos expériences. Mais imaginez ce qu’il doit représenter chez les humains. Pour eux, un seul chiot est un enfant à part entière. Songez au levier que cela nous fournit.

— Vous misez sérieusement là-dessus ? Ravna n’est même pas apparentée à Jefri.

— Vous n’avez pas lu toutes les traductions d’Amdi, répliqua Acier en balayant l’objection d’un revers de patte.

L’innocent Amdi. L’espion parfait.

— Mais vous avez raison, reprit-il. Ce n’est pas uniquement pour sauver cet enfant qu’ils nous rendent visite. J’ai longuement réfléchi à leurs motivations réelles. Il y a cent cinquante et un autres enfants à bord du vaisseau, figés dans un état de stupeur proche de la mort. Je pense que nos visiteurs feront tout pour les sauver, mais il y a encore autre chose qui les intéresse ici, je le sais. Ils n’en parlent jamais. Cela se trouve, à mon avis, dans la machinerie même du vaisseau.

— Il est également possible que les enfants constituent une force d’invasion en réserve.

Tyrathect exprimait là une ancienne peur qui les avait effleurés tous. Cependant, après avoir observé attentivement Amdijefri, Acier avait acquis la conviction que ce n’était pas le cas. Il y avait peut-être d’autres pièges qui les attendaient, mais…

— Si les deux-pattes nous ont menti, murmura-t-il, nous n’avons aucune chance contre eux. Ils nous traiteront comme des animaux. Nous mettrons des générations pour apprendre leurs trucs, mais c’en sera fini de nous tous. D’un autre côté, nous avons des raisons de penser qu’ils sont faibles et que, quel que soit l’objectif qu’ils aient en tête, il ne nous concerne pas directement. Vous étiez là le jour de leur arrivée, beaucoup plus près que moi. Vous avez constaté à quel point il a été facile de leur tendre une embuscade, bien que leur vaisseau soit imprenable et qu’une seule de leurs armes puisse tenir en respect une petite armée tout entière. Il est évident qu’ils ne nous considèrent pas comme une menace. Mais ils ont beau être puissants, ils redoutent quelque chose d’autre.

Et le vaisseau que nous détenons contient quelque chose dont ils ont besoin.

— Voyez les fondations de notre nouveau château, reprit Acier. J’ai dit à Amdijefri qu’il servirait à protéger le vaisseau des attaques du Sculpteur. Et c’est bien ce qui va se passer, cet été, lorsque j’écraserai l’ennemi au pied de ces remparts. Mais voyez la manière dont les fondations entourent le vaisseau. Lorsque nos visiteurs arriveront, il sera entièrement encrypté. J’ai fait pratiquer des tests sur la coque. Elle n’est pas indestructible. Avec quelques dizaines de tonnes de roche s’écroulant sur elle, elle s’écraserait aisément. Mais Ravna n’a pas à s’inquiéter. Tout ce que nous faisons ici, c’est en vue d’assurer la protection de son précieux trésor. Bientôt, il y aura une cour intérieure à cet endroit, entourée de très hautes murailles. J’ai demandé à Jefri de s’assurer l’aide de Ravna pour la réaliser. La cour sera juste assez large pour contenir le vaisseau et le protéger de nos ennemis. Il reste encore de nombreux détails à régler. Nous devons fabriquer les outils décrits par Ravna et organiser la défaite du Sculpteur bien avant l’arrivée de nos visiteurs. J’ai besoin de votre aide pour tous ces projets, et j’espère bien la recevoir. En définitive, si nos visiteurs ont des intentions malveillantes à notre égard, nous leur résisterons aussi vaillamment que possible. Dans le cas contraire, vous conviendrez, j’espère, que mon approche n’a rien à envier à celle de mon Maître.

Pour une fois, le Fragment de Flenser resta sans réponse.

Le poste de commande du vaisseau était, de tout le domaine de messire Acier, l’endroit préféré d’Amdi et de Jefri. Ce dernier éprouvait une très forte nostalgie chaque fois qu’il y venait, mais les bons souvenirs avaient fini par prendre le pas sur les mauvais, et c’était ici que se situaient ses meilleurs espoirs pour l’avenir.