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Amdi était toujours aussi fasciné par les hublots d’affichage, même s’ils ne montraient rien d’autre que les parois de bois qui les entouraient. Dès leur deuxième visite, ils en étaient venus à considérer le vaisseau comme leur domaine privé, un peu comme la maison dans l’arbre de Jefri, sur Straum. En fait, la cabine était beaucoup trop petite pour contenir plus d’une seule meute. Habituellement, un membre de leur garde du corps restait devant l’entrée de la soute principale, mais la position était incommode, et il était plus souvent dehors que dedans. L’endroit leur appartenait entièrement.

Malgré leurs farces et leurs escapades, Amdi et Jefri n’oubliaient jamais la confiance que messire Acier et Ravna plaçaient en eux. Ils pouvaient s’amuser comme des fous ou bien pousser les gardes à bout de patience, cela n’empêchait pas qu’ils respectaient le matériel du poste de commande comme si papa et maman étaient encore là. En réalité, il ne restait plus grand-chose à bord. Les boîtes de données avaient été détruites. Les parents de Jefri les avaient sur eux quand les tueurs du Sculpteur les avaient attaqués. Tout au long de l’hiver, messire Acier avait transporté chez lui les menus objets qu’il voulait étudier. Même les cryosarcophages avaient été abrités dans des caves voisines où la température était basse. Chaque jour, Amdijefri allait les inspecter. Il se penchait sur chaque visage familier et vérifiait les diags. Aucun dormeur n’était mort depuis l’embuscade.

Tout le matériel resté à bord était solidaire de la coque ou des parois. Jefri savait où se trouvaient les panneaux de contrôle et les indicateurs reliés aux réacteurs, et ils prenaient bien garde de ne jamais s’en approcher.

Les parois étaient entièrement couvertes du revêtement insonorisant installé par messire Acier. Les bagages, les sacs de couchage et les exerciseurs des parents de Jefri avaient disparu, mais les harnais d’accélération étaient toujours là. Au fil des mois, Amdijefri avait apporté du papier, des crayons, des couvertures et des objets divers. Le papier frémissait parfois sous le léger souffle des ventilateurs qui aéraient la cabine.

C’était un lieu joyeux, étrangement relaxant malgré tous les souvenirs qui s’attachaient à lui. C’était ici qu’ils préparaient le sauvetage des Dards et de tous les enfants des sarcophages. Et c’était le seul endroit au monde où Amdijefri pouvait parler à un autre être humain. D’une certaine manière, le moyen de communication qu’ils employaient semblait aussi moyenâgeux que le château de messire Acier. Ils ne disposaient que d’un affichage en deux dimensions, sans profondeur, ni couleurs, ni image. Tout ce qu’ils pouvaient en tirer, c’étaient des caractères alphanumériques. Mais le système était relié à l’ultrabande du vaisseau, toujours programmée pour suivre la trace des sauveteurs. Il n’y avait aucune reconnaissance vocale incorporée. Jefri avait failli paniquer avant de s’apercevoir que le bas de l’écran faisait office de clavier. C’était un travail fastidieux que de taper chaque lettre de chaque mot, mais Amdi avait vite saisi le principe, et il utilisait deux museaux à la fois pour appuyer sur les touches. Il savait maintenant lire le samnorsk aussi bien, et peut-être mieux que Jefri.

Amdijefri passait de nombreux après-midi à bord. Quand il y avait un message de la veille, il l’affichait page par page et Amdi le recopiait pour le traduire. Puis ils tapaient les questions et les réponses communiquées par messire Acier. Ensuite, l’attente était très longue. Même si Ravna était présente à l’autre bout de la liaison, la réponse mettait parfois plusieurs heures à leur parvenir. Mais les délais s’étaient considérablement améliorés depuis l’hiver. Ils sentaient presque physiquement que le vaisseau de secours se rapprochait. Et les conversations à bâtons rompus qu’ils entretenaient avec elle étaient souvent le meilleur moment de leur journée.

Aujourd’hui, cependant, avait été très différent. Après l’attaque des ouvriers déguisés, Amdijefri avait tremblé de tous ses membres durant une bonne demi-heure. Messire Acier avait été blessé en essayant de les protéger. Il n’y avait peut-être aucun endroit sûr pour eux. Ils avaient affiché toutes les vues extérieures, essayant d’apercevoir quelque chose à travers les fentes des palissades du chantier.

— S’il n’y avait pas ces maudites planches, nous aurions peut-être pu avertir messire Acier bien avant, déclara Jefri.

— Nous devrions lui demander de faire quelques trous dans la palissade. Nous monterions la garde mieux que des sentinelles.

Ils examinèrent l’idée sous toutes ses facettes durant un bon moment. Puis un message arriva du vaisseau de sauvetage. Jefri bondit s’installer dans la couche d’accélération qui se trouvait devant l’écran. C’était l’endroit où son papa se mettait toujours, et il y avait plein de place. Deux membres d’Amdi se glissèrent contre lui. Un troisième se jucha sur l’accoudoir et reposa ses pattes sur les épaules de Jefri, son cou gracile tendu vers l’écran pour mieux voir. Les autres coururent chercher du papier et des crayons. Il était facile de repasser les messages, mais rien ne valait, pour Amdijefri, l’excitation de voir défiler les mots « en direct » sur l’écran.

Il y avait d’abord l’en-tête, sans intérêt quand c’était la millième fois qu’on le voyait. Ils attendaient les mots de Ravna, mais ce furent des colonnes numériques qui s’inscrivirent sur l’écran. C’était en rapport avec la fabrication des radios.

— Zut ! Il n’y a que des chiffres ! s’écria Jefri.

— Des chiffres ! Ça alors ! fit Amdi en écho.

Il fit grimper un membre sur les genoux du jeune garçon et avança le museau vers l’écran, faisant une lecture croisée par rapport à celui qui était sur l’épaule de Jefri. Les quatre autres, par terre, écrivirent à toute vitesse, traduisant les symboles numériques décimaux de l’écran en X, O, I, et Δ, qui constituaient la notation en base 4 des Dards. Jefri avait très vite compris qu’Amdi était particulièrement doué pour les maths. Mais il ne l’enviait pas. Il savait que peu de meutes possédaient une telle science. Amdi était spécial. Il était fier de l’avoir pour ami. Papa et maman auraient été contents. Il soupira et se pelotonna au creux du harnais. Les messages avaient de plus en plus souvent cette forme-là, depuis quelque temps. Maman lui avait lu une histoire, un jour. Elle s’appelait : « En perdition dans les Lentes ». C’étaient des explorateurs égarés qui apportaient la civilisation dans une colonie coupée du reste du monde. Les héros allaient chercher les matériaux qu’il leur fallait et construisaient leurs machines sans avoir besoin de faire des plans compliqués ni d’aligner des masses de chiffres.

Il détourna les yeux de l’écran et caressa les deux Amdi serrés contre lui. L’un d’eux frissonna sous sa main, et ils se mirent à vibrer de tout leur corps. Ils avaient les yeux fermés. Quelqu’un d’autre que Jefri aurait pu croire qu’ils étaient endormis. C’étaient les deux membres parlants d’Amdi.

— Quelque chose d’intéressant ? demanda Jefri au bout d’un moment.

Celui qui était sur sa gauche ouvrit les yeux pour le regarder.

— C’est l’histoire de bande passante dont Ravna nous parlait. Si nous ne faisons pas les choses exactement comme il faut, nous ne recevrons que des clics et des clacs.

Jefri savait que les réinventions de la radio, habituellement, étaient tout juste bonnes à échanger du morse. Ravna semblait penser qu’elle pouvait sauter cette étape.