Johanna passa la main sur le fût. La surface de plomb était bosselée, et de nombreuses impuretés étaient prises dans le métal. Même l’intérieur du tube était rugueux. Cela ferait-il une différence ? Scrupilo expliqua qu’il avait mis de la paille dans le moule pour éviter les fissures lors du refroidissement. Hum…
— Vous devriez essayer d’abord avec une petite quantité de poudre, suggéra-t-elle.
La voix de Scrupilo se fit plus directionnelle, plus conspiratrice.
— Entre nous, c’est exactement ce que j’ai fait. Et ça a très bien marché. Il est temps de passer au premier essai grandeur nature.
Tiens, tu n’es donc pas si débile que ça.
Elle sourit au membre le plus proche d’elle, qui n’avait pas de noir du tout à la tête. D’une manière comique, Scrupilo lui rappelait certains savants du Lab Haut.
— Tout vous semble en ordre ? Peut-on commencer ? demanda Scrupilo en reculant d’un pas.
Deux de ses membres s’étaient tournés nerveusement vers le talus où s’abritaient les membres du Conseil.
— Euh… Oui, tout me paraît en état de fonctionner.
Il n’y avait pas de raison pour que cela ne marche pas. Le canon était la réplique exacte de ceux que l’on voyait à Nyjora dans les fiches d’histoire de Johanna.
— Mais faites attention, ajouta-t-elle. S’il éclate, il peut causer la mort de ceux qui se trouvent à proximité.
— Je sais, je sais.
Fort de son approbation officielle, Scrupilo contourna la pièce et fit signe à Johanna de courir s’abriter. Tandis qu’elle rejoignait le Sculpteur, il continua de parler dans le langage des Dards, sans doute pour expliquer comment allait se dérouler l’essai.
— Vous croyez que ça va marcher ? demanda le Sculpteur d’une voix faible.
Elle paraissait plus fatiguée que d’ordinaire. On avait étalé une natte sur la mousse derrière le talus, et la plupart de ses membres étaient couchés tranquillement, la tête entre les pattes. Celui qui était aveugle semblait endormi. Le jeune baveur était serré contre lui, agité de spasmes nerveux de temps à autre. Comme d’habitude, Pérégrin Wickwrackbal était à proximité, mais il ne faisait plus l’interprète pour Johanna. Toute son attention était concentrée sur Scrupilo.
Johanna songeait à la paille que ce dernier avait utilisée dans les moules. Tous ces gens faisaient de leur mieux pour aider, mais…
Elle se mit à genoux pour passer la tête au-dessus du talus. On aurait dit une scène de cirque tirée d’un livre d’histoire. Les animaux savants, le gros canon… Il y avait même la toile de tente. Vendacious avait insisté pour dissimuler l’opération aux yeux d’éventuels espions postés sur les collines avoisinantes. Même si l’ennemi voyait quelque chose, il n’aurait pas beaucoup de détails à rapporter à Acier.
La meute de Scrupilo s’affairait autour du canon, sans pour autant cesser de parler. Deux membres poussèrent un barillet de poudre noire qu’il commença à bourrer dans la gueule du canon. Puis ce furent des boules de papier de soie, qui furent soigneusement tassées. Ensuite, il chargea le boulet. Pendant ce temps, le reste de la meute faisait pivoter la pièce pour la pointer à l’extérieur de la tente.
Ils se trouvaient du côté du château qui donnait sur la forêt, entre la nouvelle muraille et l’ancienne. Johanna apercevait une partie d’un versant de colline au-dessus duquel flottaient quelques nuages gris. L’ancienne muraille était à une centaine de mètres de là. En fait, c’était l’endroit où Scribe avait été assassiné. Si ce fichu canon n’explosait pas, personne n’avait idée de l’endroit où retomberait le boulet. Johanna pariait qu’il n’atteindrait même pas le mur.
Scrupilo s’était regroupé à lanière du canon. Il essayait de mettre le feu à une longue tige de bois.
Avec un pincement au creux de l’estomac, Johanna se dit que cela ne marcherait jamais. C’étaient des amateurs et des clowns, elle la première.
Ce pauvre type va se faire tuer pour rien.
Elle se dressa sur ses jambes. Il faut que j’empêche cela. Mais elle se sentit tirée vers le bas par la ceinture. C’était un membre du Sculpteur, un des plus gros, qui avait du mal à marcher.
— Il faut bien que quelqu’un le fasse, lui dit la meute.
Scrupilo avait enflammé sa baguette. Il cessa brusquement de parler. Tous ses membres, à l’exception de celui qui avait la tête blanche, coururent se mettre à l’abri derrière le talus. Un instant, Johanna crut à une couardise de dernière minute. Mais elle comprit. Un humain manipulant des explosifs aurait la réaction de protéger son corps, à l’exception de la main qui tient l’allumette. Scrupilo risquait d’être blessé, mais non d’être tué.
Le membre à la tête blanche tourna la tête en direction du reste de Scrupilo. Il ne semblait pas particulièrement nerveux. Il tendait plutôt l’oreille. À cette distance, il ne pouvait pas faire vraiment partie de l’esprit de la meute, mais il avait probablement plus de capacités de perception que n’importe quel chien, et il semblait attendre des instructions.
Tournant la tête, il s’avança vers le canon en s’aplatissant au sol pour s’abriter derrière la moindre aspérité de terrain. Puis il tendit la baguette jusqu’à ce que la flamme pénètre lentement dans la lumière du canon. Johanna se boucha les oreilles.
L’explosion fut sèche et retentissante. Le Sculpteur se serra contre elle en frissonnant, et des sifflements de douleur retentirent de toutes parts sous le dais. Pauvre Scrupilo ! Johanna sentit les larmes lui monter aux yeux. Il faut que je regarde. Je suis en partie responsable.
Lentement, elle se mit debout et se força à regarder l’endroit où, quelques instants plus tôt, le canon se trouvait et… se trouve encore ! Une épaisse fumée montait de ses deux extrémités, mais il était intact.
Qui plus est, Tête-blanche titubait autour du chariot, sa fourrure maculée de suie.
Le reste de Scrupilo se précipita vers lui. Puis les cinq membres se mirent à bondir et à danser de joie autour du canon sous les yeux médusés de l’assistance, qui demeura muette encore un bon moment. L’expérience avait réussi. Le canon était intact. Et… Se tournant soudain vers la colline, Johanna aperçut une brèche d’un mètre au sommet de la vieille muraille, à un endroit où elle était précédemment intacte. Vendacious allait avoir du mal à cacher cela à ses ennemis !
Le silence hébété fit place à la plus bruyante explosion de joie à laquelle Johanna eût jamais assisté. En plus des glapissements et des bruits de déglutition habituels, il y avait des sifflements dans le suraigu, à la limite de la perception humaine. À l’autre extrémité de la tente, deux Dards qu’elle ne connaissait pas entrèrent en collision l’un avec l’autre. Sous le coup de leur jubilation intense, les deux Dards ne formaient plus qu’une meute de neuf ou dix membres.
Nous allons réussir à reprendre le vaisseau !
Johanna se tourna pour serrer le Sculpteur dans ses bras, mais elle vit que la reine ne participait pas à l’allégresse générale. Tremblante, ses têtes blotties l’une contre l’autre, elle semblait en état de choc. Johanna voulut caresser le cou du plus gros d’entre elle, mais il eut un mouvement de recul spasmodique.