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Une embolie ? Une crise cardiaque ? Les noms des anciens fléaux surgirent à l’esprit de Johanna. Quel effet pouvaient-ils avoir sur une meute ? Il se passait quelque chose d’anormal, et personne ne semblait s’en apercevoir. Johanna se releva.

— Pérégrin ! hurla-t-elle.

Cinq minutes plus tard, ils sortirent le Sculpteur de la tente. L’endroit ressemblait toujours à une maison de fous, mais un silence de mort régnait pour les oreilles de Johanna. Elle avait aidé la reine à monter dans son chariot, mais on ne l’avait pas laissée s’approcher après cela. Même Pérégrin, si heureux de lui servir d’interprète la veille, l’avait repoussée en disant : « Tout ira bien, ne vous inquiétez pas. » Puis il avait couru à l’avant du chariot et saisi les rênes des machintrucs pelés. Le chariot s’était ébranlé, entouré de plusieurs meutes de gardes. L’espace d’un instant, le caractère terriblement inhumain du monde des Dards écrasa de nouveau Johanna. C’était, de toute évidence, un cas d’urgence. Il y avait une personne en train de mourir. Tout le monde courait de tous les côtés. Pourtant… les meutes se resserraient le plus possible, personne ne cherchait à se rapprocher d’un autre, il n’était pas question de se toucher.

L’instant d’angoisse passa. Johanna quitta la tente pour courir après le chariot. Elle essayait de rester sur la bruyère au bord du chemin boueux, et réussit presque à rattraper le convoi. Tout était humide et glacé, plongé dans la grisaille. Les meutes étaient si enthousiastes après la réussite de l’essai. Pouvait-il s’agir encore d’une traîtrise de Flenser ? Johanna trébucha dans un trou et tomba à genoux dans la boue. Le chariot prit un virage et roula sur des pavés. Elle le perdit de vue. Elle se leva et continua sur le terrain détrempé, mais moins vite. Elle ne pouvait plus rien faire, maintenant. Plus rien du tout. Elle avait lié amitié avec Scribe, et Scribe avait été tué. Le Sculpteur était son amie, et maintenant…

Elle arriva sur la route pavée qui passait entre les magasins du château. Le chariot était loin devant elle. Elle ne le voyait plus. Seul le bruit de ses roues lui parvenait faiblement. Les meutes de la sécurité de Vendacious couraient dans les deux sens sur la route, s’arrêtant de temps à autre sur le côté pour laisser passer ceux qui venaient en sens inverse. Personne ne voulut répondre à ses questions. Mais personne ne comprenait le samnorsk, sans doute.

Elle était presque perdue. Elle percevait toujours le bruit du chariot, mais il avait dû tourner quelque part. Puis elle l’entendit de nouveau derrière elle. Ils conduisaient le Sculpteur dans son pavillon à elle ! Revenant sur ses pas, elle retrouva aisément son chemin. Quelques minutes plus tard, elle suivait l’allée qui conduisait au petit pavillon à un étage qu’elle partageait avec le Sculpteur depuis quelques dijours. Elle était trop épuisée pour courir davantage. Gravissant la colline, elle avait vaguement conscience d’être trempée et couverte de boue. Le chariot était stationné à cinq mètres de la porte. Il y avait des gardes partout. Cependant, leurs arbalètes n’étaient pas bandées.

Le soleil de l’après-midi avait découvert une trouée dans les nuages à l’ouest, et ses pâles rayons éclairèrent un instant la bruyère mouillée et les charpentes luisantes, qui se profilèrent au-dessus des collines contre le ciel noir. C’était une combinaison d’ombres et de lumière que Johanna avait toujours trouvée particulièrement belle.

Faites qu’elle n’ait rien.

Les gardes la laissèrent passer. Pérégrin Wickwrackbal se tenait dans l’entrée. Trois de ses membres la regardaient approcher. Le quatrième, Balder, avait passé son long cou à l’intérieur pour voir ce qui se passait.

— Elle avait émis le désir d’être transportée ici quand cela se produirait, dit-il.

— Qu… qu’est-ce qui s’est produit ? demanda Johanna.

Pérégrin eut l’équivalent d’un haussement d’épaules.

— C’est le choc dû au bruit du canon. Mais n’importe quoi d’autre aurait pu servir de déclencheur.

Il y avait quelque chose d’étrange dans la manière dont il remuait les têtes. Avec indignation, Johanna se rendit compte que la meute souriait, pleine de jubilation.

— Je veux la voir !

Elle se précipita à l’intérieur tandis que Balder battait précipitamment en retraite.

La pièce n’était éclairée que par la porte restée ouverte et par les hautes meurtrières. Il fallut quelques secondes à Johanna pour que sa vision s’adapte à la pénombre. Il y avait une odeur de… mouillé. Le Sculpteur était couché en cercle sur le matelas capitonné qu’elle utilisait chaque soir. Johanna traversa la pièce et s’agenouilla au chevet de la meute. Celle-ci eut un mouvement de recul. Il y avait du sang au milieu du matelas, ainsi que quelque chose qui ressemblait à des tripes. Johanna eut envie de vomir.

— S… sculpteur ? murmura-t-elle tout doucement.

Un membre de la reine rampa vers Johanna et mit son museau dans le creux de sa main.

— Johanna… C’est… étrange, d’avoir quelqu’un à côté de moi en un moment pareil.

— Vous saignez… Que se passe-t-il ?

Le rire du Sculpteur fut presque inaudible et à moitié humain.

— J’ai mal, mais je suis heureuse… Regarde.

Le membre aveugle tenait quelque chose de tout petit et de luisant entre ses mâchoires. Un autre membre le léchait. La chose gigotait, pleine de vie. Johanna s’avisa tout à coup que certaines parties du Sculpteur étaient devenues bien grosses, ces temps derniers.

— Un bébé ?

— Oui. Et j’en aurai un autre dans un jour ou deux.

Johanna s’assit sur le plancher et se couvrit le visage des deux mains. Elle sentait qu’elle allait encore pleurer.

— Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ?

Le Sculpteur ne répondit pas durant quelques instants. Elle léchait le bébé partout, puis le plaça délicatement contre le ventre du membre qui devait être sa mère. Le nouveau-né se blottit contre elle, enfouissant son museau dans la fourrure moelleuse. Il ne produisait aucun son audible par Johanna. Finalement, la reine murmura :

— Je ne sais pas si… je peux te faire comprendre. C’est très dur pour moi.

— D’avoir des bébés ?

Les mains de Johanna étaient poisseuses à cause du sang qu’il y avait sur la couverture. Bien sûr que c’était dur, mais n’était-ce pas ainsi que tout le monde naissait sur cette planète ? C’était le genre de souffrance qui faisait que l’on voulait être entouré d’amis, le genre de douleur qui débouchait sur la joie.

— Pas d’avoir des bébés. J’en ai eu plus de cent dont ma mémoire se souvienne. Mais ces deux-là… sont la fin de moi. Tu ne peux pas comprendre. Vous autres, les humains, vous n’avez pas la possibilité de choisir de continuer à vivre. Votre descendance n’est pas vous. Pour moi, c’est la fin d’une âme de près de six cents ans. Tu vois, je vais garder ces deux bébés en tant que partie de moi-même. Et pour la première fois depuis tous ces siècles, je ne suis pas le père et la mère en même temps. Je vais devenir un ného.

Johanna tourna la tête pour regarder l’aveugle, puis le baveur. Six cents ans d’inceste. Combien de temps la reine aurait-elle pu continuer ainsi avant que son esprit ne pourrisse complètement ?

Pas le père et la mère en même temps.