Nombreuses étaient les théories sur l’état de la galaxie dans un passé lointain, à l’époque de la Séparation Primordiale. Le Réseau n’avait pas pu exister tout le temps. Il fallait qu’il y ait un début. Ravna n’avait jamais beaucoup cru aux Guerres Anciennes et aux Catastrophes.
— Dans un sens, déclara Tige Verte, c’est nous, les Cavaliers, qui sommes restés fidèles. Nous attendons le retour de Celui qui nous a créés. Le skrode et son interface facilitent notre patience.
— Parfaitement, approuva Coquille Bleue. Sans compter que la conception de nos skrodes est très subtile, chère madame, même si leur fonction semble simple. La tradition, ajouta-t-il en faisant rouler son skrode jusqu’au centre du plafond, nous impose une discipline fructueuse, en nous obligeant à nous concentrer sur ce qui est réellement important. Tout à l’heure, j’avais trop de choses en tête…
Abruptement, il retourna au sujet en cours.
— Deux de nos arêtes de poussée n’ont pas pu se rétablir complètement après les avaries subies au Relais. Trois autres se dégradent peu à peu. Nous pensions que c’étaient les effets de la tempête, mais je viens de procéder à un examen minutieux, et il ne s’agit pas d’une fausse alerte.
— Cela va s’aggraver ?
— J’en ai bien peur.
— Jusqu’à quel point ?
Coquille Bleue resserra ses appendices.
— Chère madame Ravna, nos extrapolations ne peuvent pas encore se chiffrer. Comme vous le savez, le HdB n’était pas tout à fait en état de prendre le départ. Certaines vérifications techniques n’ont pu être effectuées. C’est surtout cela qui m’inquiète. Nous ignorons quels vices cachés vont surgir encore, particulièrement lorsque nous atteindrons le Fin Fond et que nos systèmes automatiques ne fonctionneront plus. Nous devrons alors surveiller attentivement les réacteurs, et… espérer.
C’était le cauchemar qui hantait tous les voyageurs, particulièrement au Fin Fond. En l’absence d’ultrapoussée, une année-lumière ne représentait soudain plus des minutes, mais des années. Même en mettant les ramscoops à feu et en se plongeant en état de cryosommeil, ils arriveraient à l’endroit où se trouvait Jefri Olsndot un millier d’années après sa mort, et le secret du vaisseau de ses parents serait enfoui au milieu de quelque fosse archéologique médiévale.
Pham Nuwen fit un geste du bras en direction du champ d’étoiles qui se déplaçait lentement.
— Nous sommes toujours dans l’En delà, quand même. Nous faisons plus de chemin en une heure que la flotte du Qeng Ho en dix ans. Il doit bien y avoir un endroit où nous pourrions réparer ?
— Plusieurs, même.
Adieu leur petit voyage « rapide et discret », se dit Ravna en soupirant. Ils auraient dû stocker, avant leur départ du Relais, des pièces détachées de rechange et des programmes dûment vérifiés et compatibles avec le Fin Fond. Tout cela s’était envolé. Elle se tourna vers Tige Verte.
— Vous avez une idée ?
— Sur quoi ?
Ravna se mordit la lèvre de frustration. Certains disaient que les Cavaliers étaient une race de comédiens. Si c’était vrai, ce n’était pas du tout intentionnel.
Coquille Bleue crépita à l’intention de sa compagne.
— Ah ! Vous voulez dire sur les endroits où nous pourrions trouver de l’aide ? Il y a plusieurs possibilités. Sjandra Kei se trouve à trois mille neuf cents années-lumière d’ici dans la direction de la rotation, mais en dehors de cette tempête. Nous n’avons pas…
— C’est trop loin, lui dirent Ravna et Coquille Bleue, presque en chœur.
— Je sais, je sais, mais n’oubliez pas que les mondes de Sjandra Kei sont en grande partie humains. Vous venez de là-bas, chère madame Ravna. Et Coquille Bleue et moi, nous les connaissons bien. Après tout, c’est là que nous avons chargé l’équipement crypto que nous apportions au Relais. Nous y avons beaucoup d’amis, et vous une famille. Coquille Bleue vous confirmera que les réparations s’y feront en un clin d’œil.
— À condition que nous puissions arriver jusque-là.
La voix de Coquille Bleue s’était faite impatiente à travers son synthétiseur.
— Bon, quelles sont les autres possibilités ?
— Ce ne sont pas des endroits aussi connus. Il faut que j’établisse une liste.
Ses appendices s’étalèrent sur une console.
— Le point limite pour faire notre choix ne se trouve pas loin du parcours que nous avons programmé. Il s’agit d’une civilisation monosystème. Son nom, dans le Réseau, peut se traduire par… Repos Harmonieux.
— Requiescat in pace, hein ? ironisa Pham.
Ils décidèrent de poursuivre leur voyage discrètement, en surveillant attentivement les arêtes endommagées et en remettant à plus tard le moment de la décision.
Les jours devinrent des semaines, et les semaines, lentement, des mois. Ils étaient quatre voyageurs lancés dans une quête en direction du Fin Fond. L’état des réacteurs s’aggravait, mais très progressivement, conformément aux prévisions du HdB.
La Gale continuait de s’étendre au Faîte de l’En delà, et ses attaques contre les archives du Réseau dépassaient largement son territoire.
Les communications avec Jefri s’amélioraient. Les messages arrivaient au rythme de un ou deux par jour. Parfois, lorsque l’essaim d’antennes du HdB était bien réglé, Ravna pouvait presque parler en temps réel. Le monde des Dards accomplissait des progrès à une allure étonnante. Bientôt, le jeune garçon aurait peut-être les moyens de se protéger tout seul.
Prisonnière de ce vaisseau avec trois compagnons et, pour seul lien avec l’extérieur, ces dialogues quotidiens avec un enfant, elle aurait dû trouver le temps long, mais c’était rarement le cas. Ils avaient tous beaucoup à faire. Elle s’occupait de la bibliothèque de bord, réunissant les matériaux susceptibles de venir en aide à Jefri et à messire Acier. La base de données du HdB n’était rien comparée à l’archive du Relais ou même aux bibliothèques universitaires de Sjandra Kei, mais en l’absence des automatismes de recherche elle serait tout aussi inutilisable. Or, à mesure que leur voyage avançait, ces automatismes exigeaient de plus en plus de vigilance.
Avec Pham à ses côtés, elle n’avait pas le temps de s’ennuyer non plus. Il avait mille projets en tête, et il était curieux de tout.
— Un long voyage, ça peut être formidable, disait-il. On a le temps de faire le point avec soi-même et de se préparer à ce que l’on va trouver de l’autre côté.
Il apprenait le samnorsk. C’était plus lent que lorsqu’il faisait semblant de se recycler au Relais, mais il avait réellement un don pour les langues, et Ravna veillait à ce qu’il pratique beaucoup.
Il passait chaque jour plusieurs heures dans l’atelier du HdB, souvent en compagnie de Coquille Bleue. Les courbes de réalité étaient quelque chose d’entièrement nouveau pour lui, mais au bout de quelques semaines il avait dépassé le stade des prototypes-jouets. Ses combinaisons pressurisées étaient équipées de blocs propulseurs et d’un compartiment d’armes.
— On ne peut pas savoir ce qui va se passer à notre arrivée. Il vaut mieux nous protéger avec des armures mobiles.
À la fin de chaque journée de travail, ils se réunissaient tous au poste de commande pour comparer leurs notes, examiner les derniers messages reçus de Jefri et de messire Acier, et prendre connaissance de l’état des réacteurs. Pour Ravna, c’était souvent le moment le plus heureux de la journée. Quelquefois, c’était le plus malheureux. Pham avait réglé l’affichage automatique pour qu’il montre des murs de château de tous les côtés. Une énorme cheminée remplaçait la fenêtre habituelle à l’état comm. Elle faisait un bruit presque parfait. Il avait même réussi à faire émettre par la paroi une certaine quantité de chaleur à cet endroit. C’était la grand-salle du château telle que la mémoire de Pham en avait enregistré l’image. Sur Canberra, disait-il. Mais ce n’était pas très différent de l’Ère des Princesses de Nyjora (bien que la majeure partie des châteaux en question se soit trouvée dans des régions tropicales humides où de telles cheminées n’avaient pas beaucoup d’utilité). Pour une raison quelque peu perverse, cependant, même les Cavaliers semblaient apprécier la chose. Tige Verte disait que cela lui rappelait une escale dans une station commerciale l’année où elle avait connu Coquille Bleue. Tels des voyageurs après une épuisante journée de marche, les quatre occupants du vaisseau se reposaient à la chaleur de ce foyer fantôme. Lorsqu’ils avaient fait le tour des questions du jour, Pham et les Cavaliers se racontaient des histoires, souvent jusqu’à une heure avancée de la « nuit ».