— C’est exact. De toute évidence, ils ont extrapolé à partir des données que nous leur avons envoyées. Ils veulent étendre la portée de leur radio aux fréquences de pensée des meutes.
— Hum… Oui. Nous leur avons décrit la manière dont ces tables caractérisaient la grille du transducteur. Tout cela en samnorsk peu technique. Cela signifie que nous avons dû leur indiquer de quelle façon un changement mineur dans la table pouvait affecter la grille entière. Mais regarde. Notre montage est censé leur fournir une bande passante de trois kilohertz, ce qui leur assure une liaison vocale correcte. Mais tu es en train de me dire qu’en utilisant leur nouvelle table ils obtiendraient au moins deux cents kilohertz.
— Oui. C’est ce que me confirme ma boîte de données.
Il sourit avec sa manière particulière de pencher la tête.
— Ah ! C’est justement ce qui cloche. En principe, nous leur avons fourni assez d’informations pour qu’ils reproduisent le modèle. Mais leur table de spécifications agrandie équivaut à résoudre une équation différentielle numérique partielle à… hum… (il compta les rangées et les colonnes) cinq cents points nodaux. Alors que le petit Jefri affirme que toutes ses boîtes de données ont été détruites et que son ordinateur de bord est pratiquement inutilisable.
Ravna se pencha en arrière.
— Excuse-moi. Je vois où tu veux en venir, maintenant. On s’habitue tellement à ces outils de travail qu’on finit par oublier comment ce serait s’ils n’existaient pas. Tu penses que… euh… cela pourrait être une manifestation de la Contre-mesure ?
Pham hésita, comme s’il n’avait même pas envisagé cette possibilité.
— Non… Je ne crois pas, dit-il. Je pense plutôt que ce messire Acier est en train de se payer notre tête. Tout ce que nous avons comme informations, c’est un flot de données de « Jefri ». Que savons-nous réellement de ce qui se passe là-bas ?
— Je vais te dire ce que je sais, moi. Nous dialoguons avec un enfant humain qui a grandi dans le Domaine Straumli. Tu as lu la plupart de ses messages dans leur traduction en trisk, qui leur fait perdre une grande partie de leur saveur et des menues erreurs que l’on peut attendre d’un enfant dont le samnorsk est la langue natale. Pour imiter ça, il faut au moins un humain adulte. Et après plus de vingt semaines de correspondance avec Jefri, je peux te dire qu’une telle supercherie est exclue.
— D’accord. Admettons que Jefri soit réel. Il a huit ans et il se retrouve isolé sur le monde des Dards. Il nous dit ce qu’il croit être la vérité. Mais qu’est-ce qui te prouve qu’on ne lui raconte pas tout un tas de mensonges ? Admettons qu’on puisse lui faire confiance quand il décrit ce qu’il voit. Mais il affirme que ces créatures ne sont pas sapientes à moins d’être réunies par groupes de cinq environ. D’accord. Acceptons ça aussi.
Pham roula comiquement les yeux. Apparemment, ses lectures récentes lui avaient appris que ce type d’intelligence collective était rarissime dans ce secteur de la Transcendance.
— Il dit aussi qu’ils n’ont rien vu d’autre, en arrivant de l’espace, que de toutes petites villes, et que les installations à la surface sont de type médiéval. D’accord. Croyons-le sur parole. Mais combien de chances y a-t-il que nous ayons affaire à une race assez intelligente pour résoudre de tête une équation différentielle partielle, en extrapolant à partir de tes seuls messages ?
— On a connu des humains capables de faire ça.
Elle pouvait citer un cas dans l’histoire de Nyjora, plus un ou deux autres dans celle de la Vieille Terre. Si ce don était courant parmi les meutes, il s’agissait d’une race exceptionnellement intelligente par rapport à la moyenne des races naturelles dont elle avait entendu parler.
— Tu penses que ce n’est pas une vraie civilisation médiévale au premier degré ? demanda-t-elle.
— Exactement. Je parie qu’il s’agit d’une colonie retombée dans l’oubli, comme ta Nyjora et mon Canberra. La différence, c’est que ces derniers mondes ont la chance de se trouver dans l’En delà. Quant à ces meutes de chiens, elles doivent avoir un ordinateur en état de marche dissimulé quelque part. Peut-être entre les mains d’une autorité religieuse. Ils ne doivent pas avoir grand-chose, mais ils nous cachent certainement un truc important.
— Pour quelle raison agiraient-ils ainsi ? Nous les aiderions de toute manière. Sans compter que Jefri nous a raconté comment ils l’ont sauvé.
Pham sourit de nouveau à sa manière hautaine. Puis il se figea. Il essayait réellement de perdre cette sale habitude.
— Tu es déjà allée sur une bonne douzaine de mondes différents, Ravna. Et tu as dû lire la description de milliers d’autres, même en raccourci. Tu connais certainement des formes de médiévalisme dont je n’ai pas idée. Mais souviens-toi que je viens de l’un de ces mondes… Je crois…
Sa phrase s’était achevée par un grognement presque indistinct.
— J’ai lu beaucoup de choses sur l’Ère des Princesses, murmura timidement Ravna.
— Je sais. Et je suis navré de déranger un peu tes conceptions. Dans toute politique médiévale, l’épée et la pensée sont étroitement liées. Il faut l’avoir vécu pour le comprendre vraiment. Écoute, même si nous croyons tout ce que Jefri nous dit avoir vu de ses yeux, il reste que ce domaine de l’île Cachée est sinistre.
— Tu veux parler du nom ?
— C’est comme le Dépeceur, Acier, les Dards… Les noms ne sont pas nécessairement significatifs… (il se mit à rire), mais quand j’avais huit ans on m’appelait déjà, entre autres, le Roi des Éventreurs.
Voyant l’expression de Ravna, il s’empressa d’ajouter :
— À cet âge-là, je n’avais encore assisté qu’à une exécution ou deux ! Les noms ne sont qu’un aspect d’une civilisation. Mais je pense surtout à la description qu’il nous fait du château, qui semble se trouver tout près du vaisseau, et à cette embuscade à laquelle il dit avoir échappé. Ça ne tient pas debout. Tu me demandes ce qu’ils auraient à gagner en nous trompant. Je vais te répondre de leur point de vue. S’il s’agit d’une colonie déchue, ils ont une idée très claire de ce qu’ils ont perdu. Ils doivent posséder des vestiges de technologie, et ça les rend complètement paranoïaques. Si j’étais eux, je chercherais à tendre un piège aux sauveteurs, s’ils donnent l’impression d’être faibles ou imprudents. Et même s’ils sont forts… Regarde bien les questions que Jefri pose au nom de messire Acier. Ce gars-là lance des coups de sonde. Il essaie de savoir ce qui compte le plus pour nous, le vaisseau, Jefri, les dormeurs ou quelque chose qui se trouve à bord. Quand nous arriverons, il aura probablement anéanti toute opposition locale, grâce à nous. Je parie qu’il va essayer de nous faire chanter dès que nous aurons débarqué là-bas.
Dire que nous étions censés commenter les bonnes nouvelles, se dit Ravna en feuilletant les derniers messages de Jefri. Pham avait raison. Le jeune garçon disait la vérité telle qu’elle lui apparaissait, mais…
— Je ne vois pas ce que nous pourrions changer à notre attitude, dit-elle. Si nous n’aidons pas Acier contre les meutes du Sculpteur…
— C’est vrai. Nous n’en savons pas assez pour agir différemment. Quelle que soit la situation réelle, le Sculpteur semble constituer une menace pour le vaisseau et pour Jefri. Je dis seulement qu’il convient de peser soigneusement chaque éventualité. Ce qu’il ne faut surtout pas faire, c’est manifester un quelconque intérêt pour la Contre-mesure. Si ces gens découvrent ce que nous cherchons, nous n’avons pas la moindre chance. Et il est peut-être temps de commencer à implanter quelques mensonges de notre propre cru. Acier dit qu’il nous prépare une aire d’atterrissage dans l’enceinte de son château. Le HdB ne pourrait en aucun cas s’y poser, mais je pense qu’il vaut mieux ne pas le lui dire. Tu peux expliquer à Jefri que nous nous séparerons au dernier moment de nos arêtes d’ultrapoussée, un peu comme ses parents se sont séparés de leurs conteneurs. Laissons Acier s’épuiser à la construction de quelques inoffensifs traquenards.