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En ce jour, tous ceux qui étaient présents en ville avaient répondu à l’invitation de leur nouveau seigneur, un homme qui transformait les lois et balayait les coutumes d’un revers de la main.

Dès qu’ils l’identifièrent, les seigneurs et les dames s’écartèrent pour céder le passage à Moiraine. Ainsi, l’Aes Sedai et Egwene avancèrent au milieu d’une haie d’honneur bien involontaire.

L’absence de Lan énervait Moiraine. Quand elle avait besoin de lui, cet homme n’était pas du genre à se volatiliser. À l’accoutumée, il veillait sur elle comme si elle avait été incapable de survivre seule plus de quelques minutes. Sans le lien qui lui permettait de sentir qu’il n’était pas bien loin de la Pierre, elle se serait franchement inquiétée.

Lan luttait contre ce lien avec autant d’ardeur qu’il en mettait jadis à combattre les Trollocs dans la Flétrissure. Mais qu’il le veuille ou non, la jeune femme le tenait – pieds et poings liés, aurait-on pu dire, même si l’image ne rendait pas vraiment compte d’une dépendance réciproque. Tenter de briser ce lien, en tout cas, revenait à vouloir déchirer de l’acier à mains nues…

Moiraine n’était pas jalouse, au sens précis du terme, mais elle n’entendait pas renoncer sans combattre à un compagnon, un protecteur et un défenseur qui lui était fidèle depuis tant d’années.

J’ai fait ce qui s’imposait, voilà tout… Elle l’aura si je meurs, et pas avant. Mais où est-il ? Et que fait-il ?

Une femme en robe rouge avec dentelle et fraise – une Dame du Royaume au visage chevalin nommée Leitha – s’écarta du passage de Moiraine avec un empressement à l’évidence moqueur. Sans ralentir, l’Aes Sedai la foudroya du regard et la femme tressaillit puis baissa les yeux.

Moiraine prit note de cet excellent résultat. Ces gens avaient le droit de haïr les Aes Sedai, mais elle n’avait aucune intention de supporter des humiliations voilées et des défis ouvertement lancés.

Cerise sur le gâteau, les autres nobles reculèrent tous d’un pas après avoir assisté à la subtile défaite de Leitha.

— Tu es sûre qu’il n’a rien laissé filtrer sur ce qu’il compte annoncer ? demanda Moiraine à mi-voix.

Dans le vacarme, personne n’avait pu l’entendre à plus de trois pas. Exactement la distance que les Teariens gardaient entre elle et eux, désormais. Une bonne chose, parce qu’elle détestait qu’on l’espionne.

— Rien du tout, confirma Egwene sur le même ton.

Elle semblait aussi agacée que Moiraine. Au détail près qu’elle le montrait…

— J’ai entendu des rumeurs…

— Des rumeurs ? De quelle sorte, Moiraine Sedai ?

En matière de contrôle de sa voix et de ses expressions, Egwene avait encore de gros progrès à faire. De toute évidence, elle n’avait pas eu vent des récits qui couraient au sujet de Deux-Rivières. Parier que Rand était dans le même cas, en revanche, aurait été des plus hasardeux.

— Tu devrais l’amener à se confier à toi, dit Moiraine. Il a besoin d’une oreille attentive. Parler de ses problèmes avec une personne de confiance lui ferait du bien.

Egwene coula un regard de biais à l’Aes Sedai. Pour de si grosses ficelles, elle devenait un peu trop subtile, lui semblait-il. Cela dit, Moiraine parlait d’or. Rand avait besoin que quelqu’un l’écoute et le soulage ainsi de son fardeau. Bref, la suggestion n’était pas sans valeur.

Sauf que…

— Il ne se confiera à personne, Moiraine. Il cache ses maux et espère s’en débarrasser avant que quiconque les remarque. (Egwene ne put contenir plus longtemps sa colère.) Espèce de crétin au cerveau plein de laine !

Moiraine éprouva une fugitive compassion pour sa compagne. Comment attendre d’Egwene qu’elle accepte de voir Rand marcher bras dessus bras dessous avec Elayne, et l’embrasser dans tous les coins sombres dès qu’il en avait l’occasion ? Et encore, la jeune villageoise ne savait pas tout…

Ce moment d’empathie ne dura pas. Egwene avait bien trop de choses essentielles à faire pour pleurer sur ce qu’elle n’avait aucune chance d’avoir de toute façon.

Elayne et Nynaeve devaient déjà être à bord du quatre-mâts, très loin de Tear. Grâce à ce voyage, Moiraine espérait apprendre si ses soupçons au sujet des Régentes des Vents étaient fondés. Un bénéfice mineur de l’opération, cependant… Si les choses se passaient mal, les deux jeunes femmes avaient au moins assez d’argent pour s’acheter un bateau et louer un équipage – avec ce qu’on entendait dire sur Tanchico, ça risquait bien de s’imposer – avec des réserves suffisantes pour verser tous les pots-de-vin hélas incontournables quand on traitait avec les fonctionnaires du Tarabon.

La chambre de Thom Merrilin était vide. Selon les informateurs de Moiraine, le trouvère était sorti de la Pierre en maugréant d’abondance au sujet de Tanchico. En homme d’expérience, il s’assurerait que les deux femmes recrutent un bon équipage et s’adressent aux fonctionnaires idoines.

En ce qui concernait les sœurs noires, le plan « Mazrim Taim » prêté à Liandrin était bien plus probable que la fumeuse option « Tanchico ». Avec les messages envoyés à la Chaire d’Amyrlin, Moiraine avait fait ce qu’il fallait pour parer la menace. L’autre possibilité, bien plus hypothétique – un mystérieux danger tapi à Tanchico –, était tout à fait dans les cordes de Nynaeve et d’Elayne. Avantage non négligeable, elles ne traîneraient plus dans les jambes de Moiraine et seraient très loin de Rand. Quel dommage qu’Egwene ait refusé de les accompagner… Tar Valon aurait été l’endroit idéal pour les trois femmes, mais Tanchico aurait fait l’affaire, faute de mieux.

— Puisqu’on parle de crétinisme, as-tu l’intention de t’accrocher à ce projet insensé de voyage dans le désert des Aiels ?

— Oui, répondit Egwene avec une inébranlable conviction.

Cette gamine avait urgemment besoin de retourner à la tour pour achever sa formation.

Certes, mais qu’est-ce qui est passé par la tête de Siuan ? Quand j’aurai l’occasion de le lui demander, elle me servira sûrement un de ses proverbes à base de bateaux et de poissons…

Cela dit, Egwene ne traînerait bientôt plus dans les jambes de Moiraine, et l’Aielle veillerait sur elle. Avec un peu de chance, les Matriarches réussiraient à lui apprendre quelque chose sur son don de Rêveuse. La lettre que ces femmes avaient envoyée à Moiraine était vraiment stupéfiante, même si l’Aes Sedai n’avait pas pu s’offrir le luxe de tenir compte du dixième de ce qu’elle disait. En tout cas, l’expédition d’Egwene dans le désert des Aiels pouvait se révéler bénéfique, à long terme.

La dernière rangée de nobles s’écarta, dévoilant l’espace qui restait libre au milieu de la salle. Ici, le malaise des Teariens était plus palpable. Alors que certains contemplaient la pointe de leurs chaussures comme des enfants boudeurs, d’autres regardaient dans le vide, comme s’ils refusaient d’avoir vraiment conscience du lieu où ils étaient.

L’endroit où était conservée Callandor, avant que Rand s’en empare. Sous ce dôme, pendant plus de trois mille ans, sans que nul la touche, parce que seul le Dragon Réincarné en aurait un jour le pouvoir. Depuis toujours, à Tear, les gens avaient des réticences à admettre que le Cœur de la Pierre existait…

— La pauvre femme…, murmura Egwene.

Moiraine suivit le regard de sa compagne.

Bien que son époux n’eût pas encore rendu le dernier soupir, la Haute Dame Alteima était déjà tout de blanc vêtue – de la coiffe à la fraise en passant par la robe – comme le voulait la tradition en matière de deuil. Très mince et fort jolie, son sourire mélancolique ajoutant au charme que lui conféraient ses grands yeux marron et sa longue chevelure brune, elle était sans nul doute la noble dame la plus empreinte de dignité de l’assemblée.