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— Un joli nom…, fit distraitement Egwene.

Ayant elle aussi lu le livre, elle aurait pu reconnaître la référence, mais elle semblait préoccupée par tout autre chose.

Rand fut plutôt satisfait que la jeune femme ne soit pas d’humeur bavarde. Alors que la colonne, laissant derrière elle la ville, passait devant quelques fermes délabrées, il songea qu’à Deux-Rivières, même un Congar ou un Coplin – des paresseux notoires, entre autres tares congénitales – n’auraient pas laissé se détériorer ainsi un bâtiment. Les murs des habitations penchant comme s’ils allaient s’écrouler sur les malheureuses volailles qui picoraient dans la cour, les étables adossées à des broussailles menaçant elles aussi de s’écrouler… Bien entendu, tous les toits de tuile devaient fuir comme des passoires. Dans des enclos qui paraissaient avoir été bâtis à la hâte le matin même, des chèvres bêlaient de désespoir. Au milieu des champs dépourvus de clôture, des hommes et des femmes pieds nus, le dos voûté par l’accablement, retournaient la terre sans relever les yeux sur le passage de la colonne.

Dans les arbustes ratatinés, les trilles des merles et des grives ne parvenaient pas à égayer l’atmosphère.

Il faut que je fasse quelque chose à ce sujet… Non, pas maintenant… Procédons par ordre ! Ces dernières semaines, j’ai agi autant que ça m’était possible. Pour l’instant, je ne peux rien de plus.

Rand essaya de ne pas trop regarder les fermes délabrées. Les oliveraies, dans le Sud, étaient-elles dans un si piteux état ? Les gens qui exploitaient ces fermes ne possédaient même pas la terre, qui appartenait aux Hauts Seigneurs…

Non ! Pense à la caresse de la brise… Délicieusement rafraîchissante, pas vrai ? Allons, profite encore un peu de cette quiétude. Très bientôt, tu vas devoir leur dire…

— Rand, dit soudain Egwene, il faut que nous parlions.

Et pas de futilités, estima Rand en voyant l’expression sévère de son amie. Quand elle le regardait ainsi, elle avait un petit quelque chose de Nynaeve – sur le point de faire un sermon, bien sûr.

— D’Elayne, précisa la jeune femme.

— Pourquoi ça ? demanda Rand, méfiant.

Il tapota sa bourse où deux lettres pliées voisinaient avec un petit objet dur. N’était l’écriture élégante si reconnaissable, il n’aurait jamais cru que les deux missives venaient de la même personne. Surtout après tant d’échanges de baisers et de tendres étreintes. Décidément, les Hauts Seigneurs étaient bien plus faciles à comprendre que les femmes.

— Pourquoi l’as-tu laissée partir ainsi, Rand ?

Le jeune homme ne cacha pas sa surprise.

— Elle voulait s’en aller. Pour l’en empêcher, j’aurais dû la ligoter. De toute façon, elle sera plus en sécurité à Tanchico qu’auprès de moi – ou de Mat, si nous sommes condamnés à attirer des « miasmes maléfiques », comme l’affirme Moiraine. D’ailleurs, ça vaut aussi pour toi.

— Tu ne comprends rien, on dirait ! Bien sûr qu’elle voulait partir, et tu n’avais aucun droit de l’en empêcher. Mais pourquoi ne l’as-tu pas implorée de rester ?

— Parce qu’elle voulait partir, répéta Rand.

Sa confusion ne s’arrangea pas quand Egwene le foudroya du regard comme s’il lui servait du charabia. S’il n’avait aucun droit de retenir Elayne, laquelle avait envie de partir, à quoi aurait-il servi qu’il l’implore de rester ? D’autant plus quand on considérait que ce départ était plutôt bon pour sa sécurité.

La voix de Moiraine retentit dans le dos du jeune homme.

— Alors, es-tu prêt à me dire ton grand secret ? J’ai compris depuis le début que tu ne m’avais pas tout révélé. Et je devrais au moins pouvoir t’avertir si tu nous conduis tout droit vers un abîme…

Rand soupira d’agacement. Il n’avait pas entendu approcher l’Aes Sedai et son Champion. Sans parler de Mat, même s’il restait toujours prudemment derrière le redoutable duo. En particulier quand il regardait Moiraine – toujours du coin de l’œil, comme à la dérobée – Mat était la vivante incarnation du doute, de l’hésitation et d’une bien sombre détermination.

— Tu es sûr de vouloir venir, Mat ? demanda Rand à son ami.

Le jeune homme haussa les épaules et réussit à produire un sourire qui manquait cruellement d’assurance.

— Qui peut rater une fichue occasion de voir Rhuidean ? (Egwene fronça les sourcils.) Désolé pour mon langage un peu vert, Aes Sedai. Mais je t’ai entendue proférer de pires choses que ça, et avec de moins bonnes raisons.

Egwene foudroya l’impertinent du regard, mais à la façon dont elle rosit, Mat devina qu’il avait fait mouche.

— Réjouis-toi que Mat soit là, dit Moiraine à Rand d’un ton glacial qui trahissait son déplaisir. Tu as commis une grave erreur en laissant filer Perrin sans me prévenir. L’avenir du monde pèse sur tes épaules, c’est vrai, mais sans l’aide de tes amis, tu ne supporteras pas la charge, et le monde s’écroulera avec toi.

Mat tressaillit. Le connaissant bien, Rand devina qu’il était à un souffle de faire tourner bride à son hongre et de planter là l’expédition.

— Je connais mon devoir…

Et mon destin…

Rand garda cette remarque pour lui, car il n’avait aucune intention de quémander de la sympathie.

— L’un de nous devait rentrer au pays, Moiraine, et Perrin y tenait plus que nous. Pour sauver le monde, vous êtes prête à sacrifier tout le reste. Moi… eh bien, je fais ce que j’ai à faire.

Lan acquiesça mais ne fit pas de commentaires. En public, il ne claironnait jamais ses désaccords avec Moiraine.

— Et ton secret ? insista l’Aes Sedai.

Elle ne lâcherait pas avant d’avoir eu ce qu’elle voulait, comprit Rand. N’ayant plus aucune raison de garder le silence – même s’il n’entendait pas tout dire non plus –, il lâcha du lest :

— Des Pierres-Portails, dit-il simplement, si nous avons de la chance.

— Par la Lumière ! s’écria Mat. Par la fichue et maudite Lumière ! Egwene, inutile de me faire la grimace comme ça ! De la chance, Rand ? Une fois ne te suffit pas ? Tu as failli nous tuer tous, au cas où tu aurais oublié. Non, rectification : ç’aurait été pire que de mourir ! Je préfère encore galoper jusqu’à une de ces fermes et demander à nourrir les cochons jusqu’à la fin de mes jours.

— Mat, tu peux aller où tu veux, dit Rand.

Sous un calme de surface, Moiraine bouillait de rage. Rand ignora pourtant le regard assassin qui tentait de lui imposer le silence. Cette fois, Lan semblait être d’accord avec son Aes Sedai. Son expression n’en changea pas pour autant, mais tout le monde savait qu’il plaçait le devoir au-dessus de tout.

Rand accomplirait le sien, c’était acquis. Mais ses amis… Détestant forcer les gens à faire quelque chose, il n’allait pas changer de politique avec ses amis. Certaines choses lui seraient quand même épargnées, dans cette triste affaire…

— Tu n’as aucune raison de venir dans le désert des Aiels, Mat !

— Au contraire ! Au moins je… Que la Lumière me brûle ! au fond, je n’ai qu’une vie à sacrifier, non ? Alors, pourquoi pas de cette façon ? (Il eut un rire nerveux… et un rien dément.) Fichues Pierres-Portails ! Lumière, brûle-moi !

Rand en resta décontenancé. De l’avis général, c’était lui qui finirait fou. Mais pour l’instant, Mat semblait bien parti pour lui brûler la politesse.

Egwene eut un regard inquiet pour Mat, mais elle se tourna vers Rand :