— Verin Sedai m’a un peu parlé des Pierres-Portails… Elle m’a raconté au sujet du… voyage que tu as fait. Tu veux vraiment recommencer ?
— Je n’ai pas le choix, Egwene…
Rand devait se déplacer vite, et il n’existait rien de plus rapide que les Pierres-Portails. Vestiges d’un Âge antérieur à celui des Légendes, ces artefacts dépassaient jusqu’à la compréhension des Aes Sedai de cette époque fabuleuse. Mais une chose était sûre : il n’y avait aucun moyen de voyager plus vite. Si tout se passait comme l’espérait Rand, en tout cas…
Moiraine avait écouté la conversation avec une patience étonnante, surtout quand on songeait à ce qu’avait dit Mat. Pourquoi tant de tolérance ? Rand aurait été bien en peine de le dire.
— Rand, intervint enfin l’Aes Sedai, Verin m’a également parlé de ton voyage via les Pierres-Portails. Vous étiez un petit nombre de cavaliers et de montures. Là, nous sommes des centaines, à pied et à cheval. Tu n’as pas vraiment failli tuer tout le monde, malgré ce que dit Mat, mais c’est quand même une expérience qu’aucun être sensé ne voudrait répéter. Rappelle-toi que les événements t’ont franchement dépassé. De plus, selon Verin, tu as dû utiliser une énorme quantité de Pouvoir – suffisante pour te tuer, en tout cas. Même si tu laisses derrière toi la majorité des Aiels, es-tu prêt à courir un tel risque ?
— Il le faut, dit simplement Rand.
Il tapota sa bourse, à la recherche du petit objet glissé derrière les lettres. Comme si elle n’avait pas entendu sa dernière phrase, Moiraine enchaîna :
— Es-tu certain qu’il y a une Pierre-Portail dans le désert des Aiels ? Verin en sait plus long que moi sur ce sujet, certes, mais je n’ai quand même jamais entendu dire qu’il y en ait une là-bas. Et si je me trompe, en sortirons-nous plus près de Rhuidean que nous en sommes actuellement ?
— Il y a quelque chose comme six cents ans, répondit Rand, un colporteur a tenté d’aller voir Rhuidean…
À une autre occasion, Rand aurait été ravi de pouvoir accabler Moiraine d’un sermon, histoire de changer un peu. Mais ce n’était pas le moment, car il ignorait encore trop de choses.
— Ce type semble n’avoir rien vu de bien précis. Il a cependant affirmé avoir aperçu une cité dorée qui flottait au milieu des nuages, dérivant au-dessus des montagnes.
— Il n’y a pas de villes dans le désert des Aiels, dit Lan, pas plus dans les nuages que sur le sol. J’ai combattu les Aiels. Croyez-moi, ils n’ont pas de villes.
— C’est exact, renchérit Egwene. Aviendha m’a dit qu’elle n’avait jamais vu une cité avant de quitter le désert.
— C’est possible, concéda Rand. Mais ce colporteur a aussi vu quelque chose qui saillait du flanc d’une montagne. Une Pierre-Portail… Sa description est très précise. Rien ne ressemble à une Pierre-Portail, de toute façon. Quand j’en ai décrit une au conservateur de la bibliothèque de la Pierre… (sans dire quelle idée j’avais derrière la tête)… il l’a reconnue, même s’il ne savait pas exactement de quoi il s’agissait, et il m’en a montré quatre sur une vieille carte de Tear.
— Quatre ? s’étonna Moiraine. Et toutes en Tear ? Les Pierres-Portails ne sont pas si « communes » que ça.
— Quatre, oui, persista et signa Rand.
Le vieux conservateur décharné avait été catégorique. Comme preuve, il avait exhumé un rouleau de parchemin jauni qui racontait les efforts infructueux fournis pour « déplacer dans le Grand Trésor les artefacts mystérieux datant d’un Âge Antérieur ». À force d’échouer, les Teariens avaient fini par se lasser. Une confirmation pour Rand, car les Pierres-Portails étaient effectivement impossibles à déplacer.
— Il y en a une à une heure de cheval d’ici, reprit-il. Les Aiels permirent au colporteur de s’en aller, parce qu’il était un colporteur, justement. Ils lui laissèrent une de ses mules et toute l’eau qu’il pouvait transporter sur son dos. Par miracle, il réussit à atteindre un Sanctuaire, dans la Colonne Vertébrale du Monde, où il rencontra un homme appelé Soran Milo qui écrivait un livre intitulé Les Tueurs au Voile Noir. Quand j’ai demandé à me documenter sur les Aiels, le conservateur m’a fourni un exemplaire très usé de cet ouvrage.
» Milo a tiré toutes ses informations des Aiels qui venaient commercer au Sanctuaire, semble-t-il. Selon Rhuarc, c’est pour ça qu’il s’est trompé sur toute la ligne. Mais il est impossible de faire erreur au sujet d’une Pierre-Portail.
Rand avait étudié des dizaines d’autres cartes et manuscrits, officiellement pour en apprendre plus sur Tear et son histoire. Avant qu’il ne dise la vérité, quelques minutes plus tôt, personne n’aurait pu se douter de ce qu’il préparait.
La jument blanche de Moiraine, Aldieb, capta la nervosité de sa maîtresse et piaffa comme pour lui manifester sa solidarité.
— Une histoire peut-être racontée par un colporteur peut-être imaginaire qui prétendait avoir vu une cité dorée flotter dans les nuages ? Rand ? Rhuarc a-t-il vu cette Pierre-Portail ? Lui, il est allé pour de bon à Rhuidean. Ton colporteur a peut-être vraiment voyagé dans le désert des Aiels, et je veux bien qu’il y ait vu une Pierre-Portail. Mais elle peut se trouver n’importe où. Dans un récit, on tente en général d’embellir la réalité. Une cité qui flottait dans les nuages, vraiment ?
— Comment pouvez-vous savoir si c’est faux ? lança Rand.
Rhuarc s’était moqué d’abondance des âneries que Milo avait écrites sur les Aiels. Au sujet de Rhuidean, il ne s’était pas montré très explicite. Pas explicite du tout, même, allant jusqu’à refuser de commenter les passages du livre qui se référaient à Rhuidean.
Rhuidean, un lieu situé sur les terres des Aiels Jenn, la tribu qui n’existe pas – voilà tout ce que Rhuarc avait daigné dire. À l’évidence, ce n’était pas un endroit dont il convenait de parler.
L’Aes Sedai ne parut pas apprécier beaucoup la réplique de Rand, mais il ne s’en formalisa pas. Combien de secrets avait-elle gardés, le contraignant à se fier aveuglément à elle ? Eh bien, à son tour, maintenant ! Elle apprendrait qu’il n’était pas une marionnette.
Je tiendrai compte de son avis lorsque j’estimerai que ça s’impose, mais je ne serai plus le pantin de Tar Valon !
Egwene approcha de Rand, leurs montures chevauchant flanc contre flanc.
— Rand, tu veux vraiment risquer nos vies sur un coup de dés ? Rhuarc ne t’a rien dit de précis, pas vrai ? Quand j’ai interrogé Aviendha sur Rhuidean, elle s’est fermée comme une huître.
Du coin de l’œil, Rand vit que Mat était verdâtre. Soudain honteux, il parvint cependant à rester impassible. Jamais il n’avait voulu effrayer ses amis…
— Il y a une Pierre-Portail près de Rhuidean, insista-t-il.
Il tapota de nouveau le petit objet, dans sa bourse. Il fallait que ça fonctionne !
Les cartes du conservateur étaient anciennes, mais en un sens, c’était un avantage. La plaine que traversait la colonne était une forêt à l’époque où on avait dessiné ces cartes. À présent, il restait quelques bosquets isolés de chênes blancs, de pins et de ginkgos et de grands arbres solitaires au tronc tordu et noueux se dressaient de-ci de-là – une variété qu’il ne connaissait pas.
Les collines n’étant presque plus boisées, repérer la configuration des lieux se révélait plus facile. Sur les antiques cartes, deux hautes crêtes en forme de flèches, l’une se dressant derrière l’autre, étaient pointées sur la série de collines rondes où se trouvait la Pierre-Portail. Bien sûr, il fallait postuler que les cartes étaient bien faites, que le conservateur avait bien reconnu sa description et que le repère en forme de diamant vert signalait vraiment d’antiques ruines, comme l’érudit l’avait affirmé.