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— Tu ne m’aimes pas, dit simplement Rand. Pourquoi ?

Il cherchait désespérément un symbole – le seul qu’il connaissait.

— T’aimer ? répéta l’Aielle. Tu es peut-être Celui qui Vient avec l’Aube, l’homme du destin… Qui peut t’aimer ou ne pas t’aimer ? En outre, tu es un homme libre – originaire des terres mouillées, malgré ton visage – qui se rend à Rhuidean pour l’honneur, alors que je…

— Alors que tu quoi… ? demanda Rand, incitant la guerrière à continuer.

Il remonta la pente, cherchant toujours. Où était ce symbole ? Deux lignes parallèles ondulées coupées par un étrange gribouillis.

Si c’est sur la partie enterrée de la colonne, il va falloir des heures pour la dégager.

Rand éclata soudain de rire. Mais non, pas des heures ! En canalisant le Pouvoir, Moiraine, Egwene ou lui en auraient pour quelques instants. Les Pierres-Portails résistaient quand on tentait de les déplacer, mais les faire bouger très légèrement ne devait pas être impossible. Cela dit, le Pouvoir ne l’aiderait pas à trouver les lignes ondulées. Pour ça, il devrait se fier à son instinct tandis qu’il étudierait la colonne.

Sans daigner répondre à la question de Rand, l’Aielle s’agenouilla, son faisceau de courtes lances reposant sur ses genoux.

— Tu as maltraité Elayne. Moi, ça ne me touche pas, mais Elayne est presque la sœur d’Egwene, qui est mon amie. Malgré ce que tu as fait, Egwene ne te déteste pas. Pour elle, j’essaierai de t’apprécier un peu…

Alors qu’il inspectait toujours la grande colonne, Rand secoua la tête, accablé. Encore Elayne ! Parfois, c’était à se demander si les femmes n’appartenaient pas à une guilde, comme les artisans des villes. Un faux pas avec l’une d’elles, et les dix suivantes qu’on rencontrait étaient au courant et ne cachaient pas leur désapprobation.

La main de Rand s’immobilisa sur la pierre puis revint en arrière. Le motif était presque effacé, pourtant, il n’eut aucun doute. C’étaient bien les lignes ondulées. Elles représentaient une Pierre-Portail de la pointe de Toman, pas du désert des Aiels, mais elles indiquaient où était le bas de la colonne avant qu’elle s’écroule puis soit à moitié ensevelie. Les symboles présents en haut de l’artefact représentaient des mondes. Et ceux du bas des Pierres-Portails. Avec un symbole du haut et un du bas bien définis, on pouvait en principe atteindre une Pierre-Portail particulière dans un monde donné. Avec un seul symbole du bas, on avait également accès à une Pierre-Portail, mais dans ce monde-ci. Par exemple, celle qui se trouvait près de Rhuidean… À condition, bien entendu, de connaître le symbole correspondant. En d’autres termes, Rand allait avoir besoin de chance. La bonne fortune qui semblait favoriser les ta’veren allait devoir lui sourire.

Une main se tendit par-dessus son épaule, et il entendit Rhuarc souffler à contrecœur :

— Dans les anciennes écritures, ces deux symboles désignaient Rhuidean. Jadis, le nom n’était pas plus écrit que prononcé…

Du bout d’un index, Rhuarc désigna deux triangles où s’enchâssait ce qui semblait être deux éclairs fourchus, l’un orienté vers la gauche et l’autre vers la droite.

— Tu sais ce que c’est ? demanda Rand. (L’Aiel détourna la tête.) Rhuarc, je dois savoir ! Tu ne veux pas en parler, j’ai bien compris, mais avec moi, tu dois t’y forcer. As-tu déjà vu ces symboles ?

L’Aiel prit une profonde inspiration.

— J’en ai vu de semblables…, admit-il, parlant comme si chaque mot lui arrachait la gorge. Lorsqu’un homme se rend à Rhuidean, les Matriarches et les guerriers l’attendent sur les pentes du mont Chaendaer à côté d’une colonne de pierre comme celle-ci.

Aviendha se releva et s’éloigna d’un pas raide. Rhuarc la suivit du regard, le front plissé.

— Je ne sais rien de plus, Rand al’Thor… Puissé-je ne plus jamais connaître l’ombre si je mens.

Rand suivit du bout d’un doigt l’inscription illisible qui entourait chaque triangle. Comment choisir ? Un seul de ces symboles le conduirait là où il désirait aller. L’autre risquait de le propulser à l’extrémité opposée du monde… ou au fond de l’océan.

Les Aiels qui ne participaient pas aux recherches attendaient maintenant au pied de la colline avec les mules. Moiraine et les autres cavaliers mirent pied à terre et s’engagèrent sur la pente, leur monture tenue par la bride. Se chargeant de Jeade’en en même temps que de son hongre, Mat prenait soin de tenir l’étalon de Rand loin de Mandarb, celui de Lan. Dès qu’ils s’étaient retrouvés sans cavalier, les deux fiers destriers avaient commencé à se regarder de travers.

— Tu n’as aucune idée de ce que tu fais, pas vrai ? lança Egwene à Rand. Moiraine, empêchez-le de continuer. Nous pouvons très bien chevaucher jusqu’à Rhuidean. Pourquoi n’intervenez-vous pas ? Je ne comprends pas ce silence.

— Et que devrais-je faire, selon toi ? Le tirer par l’oreille ? Nous allons peut-être découvrir à quel point être une Rêveuse est utile.

— Quel rapport avec notre situation ? demanda Egwene.

— Vous pourriez vous taire ? fit Rand avec une courtoisie forcée. J’essaie de prendre une décision.

Egwene foudroya le jeune impudent du regard. Sans trahir d’émotions, Moiraine ouvrit grands les yeux pour ne rien perdre de ce qui arrivait.

— On est obligés d’en passer par là ? maugréa Mat. Qu’est-ce que tu as contre les chevaux ? (Rand le regarda, tout simplement, le mettant fort mal à l’aise.) Que la Lumière me brûle ! si tu essaies de prendre une décision…

Prenant les deux brides dans sa main gauche, Mat fouilla dans sa bourse de la droite et en sortit une couronne d’or de Tar Valon.

— Bien entendu, marmonna-t-il, ça ne pouvait pas être une autre pièce… (Il fit rouler la couronne sur le dos de ses doigts.) Rand, j’ai souvent de la chance. Si on se fiait à ma bonne fortune ? Côté face, on prend le triangle qui pointe ta droite. Côté flamme, on choisit l’autre. Qu’en dis-tu ?

— C’est la proposition la plus ridicule…, commença Egwene.

Mais Moiraine lui tapota le bras pour la faire taire.

— Pourquoi pas ? répondit Rand à son ami.

Egwene grommela des imprécations dont il ne saisit que deux mots, « hommes » et « gamins », soit bien assez pour comprendre qu’il ne s’agissait pas d’un compliment.

D’un coup de pouce, Mat envoya la pièce tourbillonner dans les airs, où elle accrocha la lumière du soleil. Quand elle s’immobilisa, à son apogée, il la rattrapa et la plaqua sur le dos de son autre main.

Sa détermination sembla soudain vaciller.

— Rand, se fier à un pile ou face n’est pas si malin que ça…

Sans regarder, Rand posa une main sur un des symboles.

— Celui-là, dit-il. Tu as choisi celui-là.

Mat baissa les yeux sur la pièce et cilla.

— C’est exact. Comment as-tu deviné ?

— Tôt ou tard, il fallait que ça fonctionne pour moi.

Rand vit qu’aucun de ses compagnons n’avait compris sa remarque, mais ça ne le dérangea pas. Écartant sa main, il regarda le triangle que Mat et lui venaient de sélectionner. La pointe était orientée vers la gauche.

Dans le ciel, le soleil avait déjà entamé sa descente vers le couchant.

Rand n’avait pas le droit à l’erreur. S’il se trompait, l’expédition risquait de perdre du temps plutôt que d’en gagner. Mais il ne pourrait rien lui arriver de pire, n’est-ce pas ? Il fallait qu’il en soit ainsi.

Rand se redressa et sortit de sa bourse l’objet caché derrière les lettres. Une petite figurine représentant un homme au visage rond et au corps replet assis en tailleur avec une épée sur les genoux. Du plat d’un pouce, il caressa le crâne chauve du personnage.