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— Que tout le monde se masse autour de nous. J’ai bien dit « tout le monde ». Rhuarc, ordonne à tes Aiels d’emmener les mules. Vous devez tous être aussi près de moi que possible.

— Pourquoi ? demanda l’Aiel.

— Parce que nous partons pour Rhuidean… (Rand fit sauter la figurine dans sa paume puis se pencha pour tapoter la Pierre-Portail.) Oui, départ sur-le-champ !

Rhuarc regarda un moment Rand, puis il se releva et appela ses Aiels.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Moiraine en faisant un pas de plus vers Rand.

— Un angreal, répondit le jeune homme. Qui fonctionne pour les hommes… Je l’ai découvert dans le Grand Trésor, quand je cherchais ce fichu portique. C’est l’épée qui m’a incité à le prendre, et quand ce fut fait, j’ai compris pourquoi. Vous vous demandez comment je compte canaliser assez de Pouvoir pour nous faire voyager tous ? Eh bien, voici la réponse.

— Rand, intervint Egwene, je sais que tu penses agir au mieux, mais es-tu certain de bien faire ? As-tu la certitude que cet angreal est assez puissant ? Moi, je ne suis même pas sûre que ça en soit un. Si tu le dis, je veux bien te croire, mais les angreal sont très divers. En tout cas, ceux que les femmes peuvent utiliser. Certains sont plus puissants que d’autres, sans rapport avec leur taille ou leur forme.

— Bien entendu que je suis sûr de moi, mentit Rand.

Il n’avait eu aucune possibilité de mettre sa théorie à l’épreuve – en tout cas, pas sans faire savoir à la moitié de Tear qu’il préparait quelque chose. Mais il était prêt à parier que l’angreal conviendrait. De justesse, cela dit. Mais grâce à sa taille réduite, nul ne saurait qu’il avait disparu de la Pierre tant qu’on ne déciderait pas de dresser l’inventaire du Grand Trésor. Une éventualité peu vraisemblable…

— Tu as laissé Callandor derrière toi, souffla Moiraine, mais en emportant cet objet. On dirait que tu en sais long sur l’utilisation des Pierres-Portails. Plus long que je l’aurais cru, pour tout dire.

— Verin m’a appris bien des choses.

C’était vrai, même si son premier professeur s’appelait Lanfear. À l’époque, il la connaissait sous le nom de Selene. Mais il n’avait pas l’intention de raconter ça à Moiraine – et encore moins de mentionner devant elle l’offre d’assistance de la femme. Même pour une Aes Sedai, elle avait encaissé avec bien trop de calme les nouvelles concernant Lanfear. De plus, elle regardait Rand comme si elle l’évaluait, le pesant sur le plateau d’une balance imaginaire.

— Sois prudent, Rand al’Thor, dit-elle de sa voix musicale et pourtant glaciale. Tout ta’veren infléchit la Trame d’une façon ou d’une autre, mais un ta’veren tel que toi risque de déchirer à tout jamais le Lacis d’un Âge.

Rand aurait donné cher pour savoir ce que pensait Moiraine. Et plus cher encore pour découvrir ce qu’elle mijotait.

Gravissant la pente, les Aiels approchaient avec les mules, comme le leur avait fait ordonner Rand. Ils formèrent un cercle serré, laissant seulement une sorte de distance de sécurité entre Moiraine, Egwene et eux.

Rhuarc hocha la tête pour signifier à Rand que c’était à lui de jouer.

Soupesant le petit angreal vert, le jeune homme envisagea de dire aux Aiels d’abandonner les mules. Mais lui obéiraient-ils ? De plus, il avait l’intention d’arriver à destination avec tous les guerriers et en ayant emporté leur adhésion en se comportant bien avec eux. Dans le désert, des réserves de bonne volonté ne risquaient pas de lui faire du mal…

Imperturbables, les Aiels le regardaient. Certains étaient voilés, nota cependant Rand. Très nerveux, Mat jouait avec sa couronne de Tar Valon et Egwene, le visage brillant de sueur, semblait au moins aussi anxieuse que lui.

Attendre ne rimait plus à rien. Et Rand devait agir plus vite qu’on l’en croyait capable, s’il voulait réussir.

Se réfugiant dans le vide, il se projeta vers la Source Authentique, visant la lumière qui vacillait en permanence juste derrière son épaule. Tel le souffle de la vie, le Pouvoir l’emplit entièrement – un vent assez puissant pour déraciner des chênes, une brise d’été chargée d’un parfum floral et une bourrasque charriant la puanteur d’une décharge d’ordures. Dérivant dans le vide, Rand regarda le triangle orienté vers la gauche, puis il se servit de l’angreal pour puiser de la puissance dans un flot déchaîné de saidin.

Il devait emmener avec lui tout le monde. Il fallait que ça marche !

S’emparant du symbole, il tira à lui un torrent de Pouvoir qui menaça de le balayer comme un fétu de paille. Sentant qu’il résistait à cet assaut, il puisa encore et encore.

Autour de lui, le monde se volatilisa.

23

Au-delà de la Pierre

Alors que le sol s’inclinait sous ses pieds, Egwene jeta les bras autour de l’encolure de Brume. Autour d’elle, les Aiels tentaient de calmer les mules affolées qui glissaient sur le sol rocheux en pente. Une chaleur semblable à celle qui régnait dans le Monde des Rêves s’abattit sur la jeune femme. Alors que l’air ondulait devant elle, la roche parvint à lui brûler la plante des pieds à travers la semelle de ses chaussures. Sa peau picota douloureusement, puis de la sueur jaillit de chacun de ses pores. Trempant sa robe, cette transpiration semblait pourtant s’évaporer en un clin d’œil.

Même si les mules et les Aiels lui cachaient en grande partie son environnement, elle l’apercevait de temps en temps à travers des « trouées » sporadiques. À moins de trois pas d’elle, une grande colonne de pierre grise jaillissait du sol au milieu d’une telle tempête de sable qu’il était impossible de voir si cette Pierre-Portail était la sœur jumelle de celle de Tear.

Sous un ciel sans nuages, des murailles rocheuses qui paraissaient avoir été taillées par la hache d’un géant frappé de démence cuisaient sous les assauts d’un soleil embrasé. Pourtant, au centre d’une longue vallée stérile, une nappe de brouillard épais dérivait comme un amas de nuages tourbillonnants. Sous un tel soleil, cette brume aurait dû s’être dissipée depuis longtemps. Mais elle continuait à moutonner, imperturbable. Des formes architecturales en émergeaient, évoquant des sommets de tours, des minarets ou des édifices tronqués comme s’ils étaient toujours en construction.

— Ce colporteur avait raison, murmura Egwene. Une ville dans les nuages…

Accroché à la bride de son hongre, Mat semblait ne pas en croire ses yeux.

— Nous avons réussi ! s’écria-t-il. Egwene, nous y sommes arrivés, et sans le moindre… Que la Lumière me brûle ! c’est fait ! (Il délaça le col de sa chemise.) C’est brûlant ! La lumière est brûlante, je ne rêve pas !

Egwene s’aperçut soudain que Rand était à genoux. La tête baissée, il s’appuyait d’une main sur le sol pour ne pas tomber. Tirant sa jument avec elle, la jeune femme se fraya un chemin parmi les Aiels et atteignit son ami au moment où Lan l’aidait à se relever.

Moiraine regardait le jeune homme avec un calme forcé qui n’augurait rien de bon. L’esquisse d’une moue, sur ses lèvres sinon pincées, signalait qu’elle lui aurait volontiers frictionné les oreilles.

— J’ai réussi…, haleta Rand.

Sans le Champion, il n’aurait pas tenu debout. Le visage exsangue, il évoquait un vieillard sur son lit de mort.

— De justesse…, lâcha Moiraine. L’angreal n’était pas assez puissant pour cette tâche. Ne recommence jamais ! Quand tu prends des risques, ils doivent être calculés et viser un enjeu qui les justifie. Il le faut !