— Je ne prends pas de risques, Moiraine. C’est Mat le flambeur, pas moi.
Rand ouvrit la main droite. L’épée de la figurine s’était enfoncée dans sa chair, à l’endroit où un héron y était imprimé.
— Mais ce n’est peut-être pas faux… Un angreal un rien plus puissant aurait pu être préférable… Peut-être… Mais ça a marché, et c’est tout ce qui compte ! J’ai pris tout le monde de vitesse. C’est gagné !
— C’est le plus important, approuva Lan.
Egwene eut un soupir agacé. Les hommes ! L’un d’eux manquait se tuer, puis il faisait comme si c’était un jeu, et un autre venait lui dire qu’il avait eu raison de faire l’idiot. Ne grandissaient-ils donc jamais ?
— La fatigue due au Pouvoir ne ressemble à aucune autre, dit Moiraine. Je ne peux pas t’en débarrasser, après un tel effort, mais je ferai de mon mieux pour te soulager. Qui sait ? les séquelles te rappelleront peut-être de te montrer plus prudent, à l’avenir.
L’Aes Sedai était furieuse. Sinon, il n’y aurait pas eu cette sombre satisfaction dans sa voix.
L’aura du saidar l’enveloppa tandis qu’elle tendait les bras pour prendre entre ses mains la tête de Rand.
Il cria, trembla de tous ses membres puis se dégagea de l’emprise de Moiraine et de celle du Champion.
— Il faut me prévenir, Moiraine ! lâcha-t-il en rangeant l’angreal dans sa bourse. Oui, me prévenir avant d’agir ! Je ne suis pas un animal domestique dont on fait ce qu’on veut quand on veut.
Il se frotta les mains pour essuyer le filet de sang qui ruisselait dans sa paume.
Egwene eut un autre soupir agacé. Enfantin et ingrat jusqu’au bout ! Même s’il avait encore les yeux voilés, il tenait debout, grâce à Moiraine, et la petite plaie, dans sa paume, ne devait plus être qu’un souvenir. Un parangon d’ingratitude !
Bizarrement, Lan ne le rappela pas à l’ordre après qu’il eut parlé ainsi à son Aes Sedai.
Egwene s’avisa que les Aiels, après avoir calmé les mules, s’étaient plongés dans un mutisme têtu. Sondant les alentours du regard, ils ne s’intéressaient pas à la vallée ni à la ville cernée de brume, mais à deux camps qui se dressaient face à face à environ un quart de lieue de distance.
Les deux ensembles de tentes pagodes ouvertes et très basses, l’un étant deux fois plus grand que l’autre, s’accrochaient au flanc de la montagne, se fondant presque avec la roche grise. Mais dans chacun d’eux les guerriers en tenue ocre restaient très visibles. Brandissant des lances et, très souvent, un arc bandé avec une flèche encochée, ils étaient presque tous voilés ou sur le point de l’être. En équilibre sur la pointe des pieds, ils semblaient prêts à attaquer.
— La paix de Rhuidean ! lança une voix de femme, plus haut sur la pente.
Egwene sentit toute tension déserter les Aiels qui l’entouraient. Dans les deux camps, les guerriers abaissèrent leur voile, mais ils ne relâchèrent pas leur vigilance.
Il y avait un troisième camp plus haut sur le flanc de la montagne, constata Egwene. Un petit campement d’où quatre femmes s’éloignaient, se dirigeant vers la Pierre-Portail. Très calmes et très dignes dans leur ample chemisier blanc et leur large jupe sombre, un châle marron ou gris sur les épaules malgré la chaleur qui faisait tourner la tête d’Egwene, elles arboraient une impressionnante série de colliers et de bracelets d’or ou d’ivoire. Deux de ces femmes avaient les cheveux blancs, une étant blonde comme le soleil. Leur crinière cascadant jusqu’à la taille, toutes portaient autour du front un bandeau noué qui l’empêchait de leur tomber dans les yeux.
Egwene reconnut une des quatre femmes : Amys, la Matriarche qu’elle avait rencontrée dans le Monde des Rêves. Comme à cette occasion, elle fut frappée par le contraste entre la peau bronzée d’Amys et sa chevelure de neige. Cette Matriarche ne paraissait pas assez vieille ! L’autre femme aux cheveux blancs avait le visage ridé d’une grand-mère et la quatrième, une brune aux tempes déjà argentées, paraissait presque aussi âgée.
Quatre Matriarches, sans nul doute. Et probablement les signataires de la lettre reçue par Moiraine.
Les Aielles s’immobilisèrent dix pas au-dessus des voyageurs massés autour de la Pierre-Portail. La plus âgée écarta les mains et prit la parole d’une voix un rien chevrotante mais encore pleine de vigueur :
— Que la paix de Rhuidean soit sur vous. Ceux qui viennent au mont Chaendaer doivent pouvoir retourner en paix dans leur forteresse. Aujourd’hui, le sang ne coulera pas.
Sur ces mots, les Aiels venus de Tear commencèrent à se répartir les mules et le contenu des paniers en vue d’une imminente séparation. Ils n’étaient plus divisés par ordre guerrier, désormais. Egwene vit des Promises se joindre à plusieurs groupes, dont certains entreprirent aussitôt de contourner la montagne en s’évitant et en passant le plus loin possible des camps – paix de Rhuidean ou non, il ne fallait pas trop en demander. D’autres se dirigèrent au contraire vers l’un ou l’autre camp, posant enfin leurs armes quand ils y furent entrés.
Egwene s’aperçut que la paix de Rhuidean n’avait pas convaincu tout le monde. Du coin de l’œil, elle vit Lan retirer la main de la poignée de son épée – très discrètement, comme il l’y avait mise. Toujours aussi agile, Mat glissa de nouveau dans ses manches deux couteaux à la lame brillante et Rand, les pouces accrochés à sa ceinture, ne tenta pas de dissimuler son soulagement.
Egwene chercha Aviendha du regard. Avec l’intention de l’interroger avant d’aller voir Amys – et dans l’espoir que son amie, ici, soit un peu plus volubile au sujet des Matriarches.
Un gros sac de toile sur une épaule – d’où montaient des cliquetis révélateurs – et deux tapisseries enroulées sur l’autre, la Promise s’était déjà mise en chemin vers un des camps.
— Reste ici, Aviendha ! lança la Matriarche aux tempes argentées.
La Promise s’immobilisa et ne tourna pas la tête.
Egwene fit mine de la rejoindre, mais Moiraine murmura :
— Ne t’en mêle pas… Je doute qu’elle accepte ta sympathie, et si tu lui offres autre chose, elle ne s’en apercevra pas.
Egwene fut bien contrainte d’acquiescer. De fait, Aviendha ne semblait pas avoir envie de soutien ou de compagnie. Que lui voulaient les Matriarches ? Avait-elle violé une règle ou une loi ?
Contrairement à son amie, Egwene n’aurait pas refusé du soutien ou un peu plus de compagnie. Seule en terrain découvert, elle se sentait très vulnérable, surtout sous le regard des Aiels massés dans les camps. Ceux qui venaient de la Pierre s’étaient toujours montrés pour le moins courtois, sinon amicaux. Ceux-là n’avaient pas l’air dans de si bonnes dispositions. Très tentée de s’unir au saidar, Egwene se retint de justesse en voyant la sérénité de Moiraine – même suant à grosses gouttes, elle conservait une impassibilité de statue – et la tranquillité « minérale » de Lan, aussi imperturbable que les rochers qui les entouraient. En cas de danger, l’Aes Sedai et le Champion n’auraient pas été si détendus. Et tant qu’ils le resteraient, Egwene ne voyait pas de raisons d’adopter une autre attitude. Cela dit, elle aurait bien aimé que les Aiels cessent de la regarder ainsi.
Rhuarc gravit la pente en direction des Matriarches.
— Me voici de retour, Amys, dit-il avec un sourire, même si ce n’est pas par le chemin que tu aurais cru…
— Je savais que tu serais là aujourd’hui, ombre de mon cœur… (Son châle marron glissant sur ses bras, Amys tendit une main pour caresser la joue de l’homme.) Ma sœur-épouse t’envoie toutes ses pensées.