Un moment, les deux jeunes hommes restèrent impassibles – presque trop, comme s’ils faisaient un trop grand effort pour cacher qu’ils étaient mal à l’aise… et pas si rassurés que ça.
Puis Mat éclata de rire.
— Je suppose que les morts peuvent parler aux morts, non ? Je me demande si tout ça compte pour… Oublions ça ! Rand, tu crois qu’on peut y aller à cheval ?
— Voilà qui m’étonnerait… Il va falloir marcher, mon vieux…
— Et moi qui ai les pieds en feu ! On devrait se mettre en route, mon gars. Pour arriver, il nous faudra tout l’après-midi, si nous avons de la chance.
Alors que les deux amis commençaient à descendre la pente, Rand eut un sourire rassurant pour Egwene, comme s’il voulait la convaincre qu’il partait en promenade. Mat sourit aussi, mais c’était l’expression qu’il affichait quand il faisait quelque chose d’un peu fou, comme essayer de danser sur le faîte d’un toit.
— Tu n’as pas l’intention de prendre des risques insensés, pas vrai ? demanda-t-il à Rand. J’ai bien envie de revenir entier.
— Moi aussi, mon vieux… Moi aussi.
Les deux amis s’éloignèrent, leurs voix moururent et leurs silhouettes devinrent de plus en plus petites. Lorsqu’il fut presque impossible de reconnaître des êtres humains, les Matriarches abaissèrent leur châle.
Après avoir défroissé le devant de sa robe – et déploré que le tissu soit imbibé de sueur – Egwene tira Brume par la bride et avança bravement vers les Aielles.
— Amys ? Je suis Egwene al’Vere. Vous avez dit que je devais…
Levant une main, Amys intima le silence à la jeune femme. Puis elle riva les yeux sur Lan, qui tenait par la bride Mandarb, Pépin et Jeade’en et avançait derrière Moiraine et Aldieb.
— C’est une affaire de femmes, à présent, Aan’allein, dit-elle. Tu ne dois pas t’en mêler. Rejoins Rhuarc dans son camp, où il t’offrira de l’ombre et de l’eau.
Lan attendit un signal de Moiraine, qui hocha très légèrement la tête, puis il s’éloigna dans la direction qu’avait prise Rhuarc. Sa cape fluctuante donna par moments l’impression qu’il était une tête et une paire de bras privés de corps qui flottaient dans l’air devant un trio de chevaux.
— Pourquoi l’appelez-vous ainsi ? demanda Moiraine quand son Champion fut hors de portée d’oreilles. Une Seul Homme ? Le connaissez-vous ?
— Oui, nous avons entendu parler de lui, Aes Sedai.
À la façon dont elle prononçait son titre, Amys avait à l’évidence l’intention de traiter Moiraine comme une égale.
— Le dernier Malkieri…, continua la Matriarche. L’homme qui refuse de renoncer à son combat contre les Ténèbres alors que son pays a depuis longtemps été détruit par le mal. Un Seul Homme pour tout un peuple… Un homme d’honneur… Depuis le rêve, j’étais presque sûre qu’il serait avec vous, si vous veniez, mais j’ignorais qu’il vous obéissait.
— C’est mon Champion, répondit simplement Moiraine.
Malgré son assurance, Egwene aurait juré que l’Aes Sedai était troublée. Et elle savait pourquoi. Presque sûre ? Lan suivait Moiraine comme son ombre. Sans hésiter, il l’aurait accompagnée jusque dans la Fosse de la Perdition.
Le « si vous veniez » était aussi très intéressant. Les Matriarches avaient-elles su ou non que Rand viendrait ? Interpréter un rêve était peut-être moins évident qu’Egwene l’aurait espéré. Alors qu’elle allait poser la question, Bair prit la parole :
— Aviendha, appela-t-elle, approche !
Accroupie un peu à l’écart, l’air morose, l’Aielle regardait le sol, les bras enroulés autour des genoux. La voyant se lever lentement, Egwene crut un instant qu’elle était effrayée. Mais elle la connaissait trop bien pour que ça lui semble possible.
En traînant les pieds, Aviendha vint se camper devant les Matriarches, puis elle posa à leurs pieds son gros sac et ses tentures enroulées.
— L’heure est venue, dit Bair d’un ton paisible. (Mais une inflexible détermination se lisait dans son regard.) Tu as porté les lances aussi longtemps que c’était possible. Et peut-être plus que tu l’aurais dû.
Aviendha releva fièrement la tête.
— Je suis une Promise de la Lance. Je refuse de devenir une Matriarche, et je ne le deviendrai pas !
Les Matriarches se rembrunirent. Egwene ne put s’empêcher de penser aux visages fermés des membres du Cercles des Femmes, au village, quand il s’agissait de sermonner une fille coupable de quelque manquement aux coutumes.
— Tu as déjà été bien mieux traitée que moi, à mon époque…, répondit Amys, dure comme la pierre. Moi aussi, j’ai refusé, lorsqu’on m’ordonna d’accomplir mon destin. Sais-tu ce qui arriva ? Mes sœurs de la Lance brisèrent mes armes devant moi, puis elles me déshabillèrent, me lièrent les poignets et les chevilles et me conduisirent devant Bair et Coedelin.
— Avec une jolie petite poupée coincée sous un bras, précisa Bair, pour te rappeler à quel point tu étais enfantine. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, tu t’es enfuie neuf fois, le premier mois.
Amys acquiesça sombrement.
— Et pour chaque fugue, on m’a fait pleurer comme une enfant… Le deuxième mois, je n’ai filé que cinq fois. Je pensais être aussi forte et aussi dure qu’une femme pouvait l’être. Eh bien, j’étais surtout obtuse. Il m’a fallu six mois pour comprendre que tu étais plus dure et plus forte que je le serai jamais, Bair. Au bout du compte, j’ai saisi que j’avais un devoir à remplir et un engagement à respecter vis-à-vis de notre peuple. Tu comprendras aussi, Aviendha. Les femmes comme nous ont toutes cet engagement. Tu n’es plus une enfant. Oublie tes poupées – et tes lances ! – pour devenir l’adulte que nous accueillerons parmi nous.
Egwene comprit soudain pourquoi elle avait éprouvé une sympathie spontanée pour Aviendha. Et pourquoi Amys et les autres voulaient en faire une Matriarche. Comme Elayne, Nynaeve et elle-même – sans oublier Moiraine, tant qu’on y était – Aviendha était capable de canaliser le Pouvoir. Appartenant aux « Naturelles », elle pouvait apprendre à maîtriser son don, mais elle avait dès le départ l’aptitude d’entrer en contact avec la Source Authentique sans vraiment savoir ce qu’elle faisait.
Moiraine restait impassible, mais Egwene lut dans son regard la confirmation de sa théorie. Dès qu’elle avait croisé Aviendha, l’Aes Sedai avait dû savoir ce qu’il en était.
À présent, Egwene éprouvait des « affinités » pour Amys et Melaine. Pas pour Bair ou Seana, car elles n’étaient pas en mesure de canaliser le Pouvoir, la jeune femme en aurait mis sa main au feu. Plus étonnant encore, Moiraine ressentait la même sympathie élective. Egwene le sentait et ça la stupéfiait, car l’Aes Sedai n’avait rien d’une personne ouverte.
Une des Matriarches parut lire les sentiments de Moiraine d’une manière un peu moins idéaliste.
— Vous pensez l’emmener à la tour, dit Bair, pour qu’elle devienne une des vôtres. Mais c’est une Aielle, Aes Sedai.
— Bien entraînée, elle deviendra très puissante. Aussi puissante qu’Egwene, je dirais. À la Tour Blanche, elle pourra développer tout son potentiel.
— Nous nous chargerons de la former, Aes Sedai, dit Melaine avec une douceur que démentaient ses yeux verts pleins de mépris. Et nous ferons mieux que vous ! J’ai parlé avec des sœurs. À la Tour Blanche, vous dorlotez les femmes. La Tierce Terre n’est pas une nourricerie ! Ici, Aviendha découvrira de quoi elle est capable, au lieu de jouer à vos jeux idiots.
Egwene regarda son amie aielle à la dérobée. Abattue, Aviendha avait de nouveau baissé la tête.
Une nourricerie, la Tour Blanche ? Durant son noviciat, Egwene avait travaillé plus dur que jamais… et souffert sous le joug d’une discipline de fer. Si les Matriarches se montraient plus dures que ça, Aviendha n’avait pas fini d’en baver.