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Un grand Aiel en tunique blanche à capuche, des sandales aux pieds, se chargea des chevaux. Dans les ombres de la capuche, le visage typique de l’homme aux yeux humblement baissés paraissait bizarrement déplacé…

— Fais boire les animaux, ordonna Bair avant de se pencher pour entrer sous la tente pagode dépourvue de cloisons.

Dans son dos, l’homme encapuchonné s’inclina en se touchant le front.

Egwene hésita à le laisser emmener Brume. Il semblait savoir s’y prendre, mais que pouvait connaître aux chevaux un homme du désert ? Cela dit, il ne leur ferait sûrement pas de mal, et l’ombre semblait si merveilleusement fraîche, sous la tente. Une fois entrée, la jeune femme crut revivre.

Le toit pointu troué pour laisser circuler l’air fournissait un peu plus d’espace, mais même ainsi, il s’avérait difficile de rester debout. Comme pour s’harmoniser aux tenues des Aiels, des coussins ocre brodés de fil d’or étaient disposés en rond sur des tapis aux motifs colorés assez épais pour qu’on ne sente pas la roche brute dessous.

Imitant les Matriarches, Egwene et Moiraine s’assirent sur un tapis et posèrent gracieusement le coude sur un coussin.

Bair fit sonner un petit gong. Aussitôt, deux jeunes femmes entrèrent, un plateau d’argent sur les bras. Vêtues d’une tunique blanche à capuche, comme le « palefrenier », elles baissaient elles aussi humblement les yeux. S’agenouillant au milieu de la tente, l’une remplit de vin des petites coupes d’argent. L’autre leur servit de grands gobelets d’eau. Lorsqu’elles eurent distribué les boissons, elles sortirent en s’inclinant et sans remporter les plateaux et les carafes embuées par la condensation.

— De l’eau et de l’ombre…, dit Bair en levant son gobelet. Offertes de bon cœur… Qu’il n’y ait plus aucune gêne entre nous. Vous êtes les bienvenues, comme des premières-sœurs le seraient.

— Qu’il n’y ait plus de gêne, murmurèrent Amys et les deux autres Matriarches.

Après avoir siroté un peu d’eau, les Aielles se présentèrent selon le protocole. Bair, du clan Haido des Aiels Shaarad, Amys, du clan des Neuf Vallées des Aiels Taardad, Melaine, du clan Jhirad des Aiels Goshien et Seana, du clan de la Falaise Noire des Aiels Nakai.

Egwene et Moiraine se soumirent de bonne grâce au rituel, même si l’Aes Sedai eut l’ombre d’une grimace quand la jeune femme se présenta comme une sœur de l’Ajah Vert.

Comme si les libations et les présentations avaient brisé la glace – si on osait dire – l’atmosphère se détendit considérablement. Les Aielles sourirent, une certaine confiance s’installa et le ton de la conversation devint plus familier.

Egwene apprécia bien davantage l’eau que le vin. Même s’il faisait plus frais sous la tente, respirer suffisait à lui dessécher la gorge. Répondant à une invitation d’Amys, elle se servit avec plaisir un deuxième gobelet.

Les hommes et les femmes en blanc l’avaient vraiment surprise. Assez absurdement, elle devait l’admettre, Egwene s’était imaginé que tous les Aiels, à part les Matriarches, étaient des guerriers ou des guerrières. Ils avaient pourtant bien des forgerons, des tisserands et d’autres artisans, sinon, comment auraient-ils pu s’armer et se vêtir ? Alors, pourquoi pas des serviteurs ? Cela dit, dans la forteresse, Aviendha s’était montrée fort dédaigneuse avec les domestiques, ne leur laissant pratiquement rien faire dès qu’elle en avait la possibilité. Les deux femmes et l’homme en blanc, avec leur humilité constante, ne se comportaient pas du tout comme des Aiels. Dans les deux grands campements, Egwene n’avait aperçu personne qui fût vêtu de blanc…

— Les Matriarches sont les seules à avoir des serviteurs ? demanda-t-elle.

Melaine faillit s’étrangler avec son vin.

— Des serviteurs ? Ce sont des gai’shain, pas des domestiques !

Au ton de la Matriarche, son explication aurait dû suffire à satisfaire les invitées.

Moiraine fronça les sourcils au-dessus de sa coupe de vin.

— Gai’shain, répéta-t-elle. Comment traduire ce nom ? « Ceux qui ont juré de se vouer à la paix durant la bataille » ?

— Ce sont des gai’shain, tout simplement, dit Amys. (Elle s’avisa que ses interlocutrices ne comprenaient pas.) Vous ne connaissez pas le ji’e’toh ?

— Honneur et obligation, traduisit aussitôt Moiraine. Ou honneur et devoir.

— Ce sont les mots, mais que savez-vous du sens ? Aes Sedai, le ji’e’toh est notre code de vie.

— N’essaie pas de le leur expliquer, Amys, intervint Bair. Jadis, j’ai passé un mois à tenter de faire comprendre le ji’e’toh à une habitante des terres mouillées. À la fin, elle se posait plus de questions qu’au début.

— Je resterai dans les grandes lignes, promit Amys. Si vous voulez vraiment une explication, Aes Sedai.

Egwene aurait préféré parler de rêve et de formation, mais Moiraine ne lui laissa pas l’occasion de le dire.

— J’aimerais bien, oui…

— Je vais simplifier les choses et m’en tenir à ce qu’est un gai’shain. Dans la danse des lances, le plus grand honneur – le ji du nom composé – est de toucher un ennemi armé sans le tuer ni le blesser d’aucune façon.

— C’est un grand honneur parce que ce n’est pas facile, précisa Seana, ses yeux gris-bleu malicieusement plissés, et donc rarement réalisé.

— Le plus petit honneur est de tuer, continua Amys. Un enfant ou un imbécile peuvent prendre une vie. Entre les deux, on trouve la capture de prisonniers. Bien entendu, c’est plus complexe que ça, mais je vais à l’essentiel. Les gai’shain sont des prisonniers. Parfois, un guerrier qui a été touché peut demander à être capturé pour réduire l’honneur de son adversaire et diminuer son humiliation.

— Les Promises de la Lance et les Chiens de Pierre sont très connus pour ça, précisa Seana.

Amys la foudroya du regard.

— C’est moi qui raconte, ou c’est toi ? Bon, je continue… Certaines personnes ne peuvent pas être capturées. Par exemple les Matriarches, les forgerons, les enfants, les femmes enceintes ou celles qui élèvent un enfant de moins de dix ans. Un gai’shain à un toh vis-à-vis de celui ou de celle qui l’a capturé. Cette obligation consiste à obéir pendant un an et un jour sans toucher une arme ni esquisser un geste violent.

Malgré son impatience, Egwene sentit son intérêt s’éveiller.

— Les gai’shain ne tentent-ils pas de s’enfuir ? Moi, je n’hésiterais pas.

Plus personne ne me fera prisonnière, c’est juré !

Les Matriarches parurent outragées.

— C’est arrivé, lâcha Seana, mais il n’y a aucun honneur dans ce comportement. Un gai’shain en fuite serait renvoyé par les siens chez son « maître » afin de le servir de nouveau pendant un an et un jour. Le déshonneur serait si grand qu’un premier-frère ou une première-sœur pourrait devenir le gai’shain du maître offensé afin de décharger son clan de toute obligation. En cas de déshonneur particulièrement lourd, plusieurs premiers-frères ou premières-sœurs pourraient se sacrifier ainsi.

Occupée à boire de l’eau cette fois, Moiraine ne broncha pas. Egwene but aussi, mais pour s’empêcher de secouer la tête. Les Aiels étaient fous, c’était tout ce qu’on pouvait en dire.

Et encore, elle n’avait pas tout entendu.

— De nos jours, dit Melaine avec une moue désapprobatrice, certains gai’shain tirent de leur humilité une forme… d’arrogance. Ils pensent ainsi se gagner de l’honneur – en tournant en dérision l’obéissance et la docilité. C’est un comportement nouveau et absurde qui n’a pas sa place dans le ji’e’toh.