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Bair éclata de rire – un son étonnamment grave et riche, comparé à sa voix aiguë.

— Il y a toujours eu des imbéciles… Quand j’étais enfant, les Shaarad et les Tomanelle passaient leur temps à se voler du bétail. Au cours d’un raid, la Maîtresse du Toit de la forteresse du col de Mainde fut bousculée par un jeune Sourcier Haido. Elle se rendit dans la vallée Courbée et exigea que le garçon fasse d’elle sa gai’shain. Elle refusait de lui concéder l’honneur de l’avoir touchée parce qu’elle avait un couteau de cuisine dans la main au moment des faits ! Un couteau de cuisine ! Une arme, selon elle, comme si elle était une Promise de la Lance. Le jeune homme fut bien obligé d’accéder à sa demande, malgré les moqueries, parce qu’on ne renvoie pas une Maîtresse du Toit sans chaussures vers sa forteresse. Avant la fin de l’année et du jour de service, les clans Haido et Jenda échangèrent les lances et le garçon se retrouva marié à la fille aînée de Chenda. Avec sa seconde-mère en guise de gai’shain ! Rusé, il essaya de l’offrir à sa femme – une partie du cadeau de mariage – mais la mère et la fille l’accusèrent de vouloir les spolier de leur honneur. Du coup, il passa près de devoir prendre son épouse pour gai’shain. Avant que l’obligation soit levée, les Haido et les Jenda manquèrent recommencer à se dépouiller chaque nuit.

Les Aielles s’en plièrent quasiment en deux de rire. Amys et Melaine en eurent même les larmes aux yeux.

Dépassée par l’histoire – et surtout incapable de dire pourquoi elle était drôle –, Egwene se fendit quand même d’un gloussement poli.

Moiraine posa son gobelet d’eau près de sa coupe de vin et déclara :

— J’ai entendu des hommes parler de leurs combats contre les Aiels, mais sans qu’ils mentionnent jamais ça. Un Aiel se rendant parce qu’il a été touché ? Vraiment ?

— Il ne s’agit pas de se rendre, corrigea Amys. C’est le ji’e’toh.

— Aucun d’entre nous ne voudrait être le gai’shain d’un habitant des terres mouillées, dit Melaine. Les étrangers ignorent tout du ji’e’toh.

Les Matriarches se regardèrent, mal à l’aise. Pourquoi cette gêne ? se demanda Egwene.

Oh ! je comprends…

Pour les Aiels, méconnaître le ji’e’toh devait revenir à être un rustre dépourvu du sens de l’honneur…

— Il y a des hommes et des femmes honorables parmi nous, dit Egwene. En fait, c’est la majorité… Nous savons distinguer le bien du mal.

— Personne n’en a jamais douté…, marmonna Bair.

À l’évidence, elle pensait que les deux choses n’avaient aucun rapport.

— Vous m’avez envoyé une lettre, quand j’étais à Tear, dit soudain Moiraine. Vous me disiez beaucoup de choses, et une grande partie étaient exactes. Entre autres, vous parliez de notre rencontre d’aujourd’hui en m’ordonnant quasiment d’être à l’heure au rendez-vous. Pourtant, plus tôt, l’une de vous a fait allusion à l’éventualité que je vienne. Dans ce que vous avez écrit, de quoi étiez-vous absolument sûres ?

Amys soupira et posa son gobelet de vin, mais Bair se chargea de répondre :

— Même pour une femme qui sait marcher dans les rêves, il y a beaucoup d’incertitudes. Amys et Melaine sont les meilleures d’entre nous. Pourtant, elles ne voient pas tout ce qui est ni tout ce qui sera.

— Dans Tel’aran’rhiod, le présent est beaucoup plus clair que l’avenir, comme dans le monde réel, dit Melaine. Ce qui se produit ou commence à se produire est plus facile à voir que ce qui se produira – ou ce qui arrivera peut-être. Nous n’avions pas « vu » Egwene et Mat Cauthon. Quant au jeune Rand al’Thor, il y avait une chance sur deux pour qu’il vienne. Et s’il ne venait pas, sa mort était une certitude, et celle des Aiels aussi. Mais il est venu, et s’il sort vivant de Rhuidean, une partie des Aiels au moins survivront. Ça, nous le savons. Si vous n’étiez pas venue, Aes Sedai, Rand serait mort. Et si Aan’allein n’était pas venu, c’est vous qui seriez morte. Et si vous ne traversez pas les anneaux…

La Matriarche se tut abruptement, comme si elle s’était mordu la langue.

Egwene se pencha en avant, fascinée. Moiraine devait entrer à Rhuidean ?

L’Aes Sedai ne réagit pas et Seana enchaîna très vite, comme pour couvrir la bévue de Melaine :

— L’avenir n’est jamais vraiment déterminé. La Trame peut faire passer la plus fine dentelle pour de la toile à sac grossière ou pour des fils emmêlés. Dans Tel’aran’rhiod, il est possible de voir comment le futur peut éventuellement être tissé. Rien de plus.

Moiraine reprit sa coupe et but une gorgée de vin.

— L’ancienne langue est souvent difficile à traduire…, dit-elle.

Egwene regarda l’Aes Sedai sans cacher sa stupéfaction. L’ancienne langue ? Pourquoi ne parlait-elle pas plutôt des anneaux – le ter’angreal ?

Mais Moiraine continua sur sa lancée :

— Tel’aran’rhiod se traduit par Monde des Rêves, voire Monde Invisible. Mais les deux sont des approximations, car la réalité est bien plus complexe que ça. Aan’allein est un autre exemple. « Un Seul Homme » convient bien, mais on pourrait aussi traduire par « Un Homme Qui Est Tout Un Peuple »… Et il existe deux ou trois autres possibilités…

» Que dire des mots que nous avons adoptés sans vraiment penser à leur sens dans l’ancienne langue ? Gaidin veut dire « frère de bataille », et Aes Sedai « servante de tous »… Quant à Aiel, ça signifie « dévoué ». Mais le mot n’est pas assez fort, car il s’agit en fait d’un serment gravé dans les os de celui qui le fait. Je me suis souvent demandé à quoi les Aiels étaient ainsi dévoués…

Les Matriarches s’étaient rembrunies, mais ça ne perturba pas Moiraine.

— Et les Aiels Jenn ? Les « vrais dévoués » ? Ou les « seuls véritables Aiels » ?

Comme si elle ne s’était pas aperçue que les Matriarches étaient comme pétrifiées, l’Aes Sedai les interrogea du regard. Bien entendu, elle n’obtint aucune réponse.

Que faisait donc Moiraine ? se demanda Egwene. Pas question, en tout cas, de la laisser ruiner ses chances d’apprendre quelque chose auprès des Matriarches.

— Amys, si nous parlions du don du Rêve, à présent ?

— Ce soir, mon enfant.

— Mais…

— J’ai dit ce soir, Egwene ! Tu es une Aes Sedai, certes, mais tu dois redevenir une humble adepte. Pour le moment, tu es incapable de t’endormir à volonté, ou d’avoir un sommeil assez léger pour dire ce que tu vois avant de te réveiller. Quand le soleil disparaîtra à l’horizon, je commencerai ton apprentissage.

Inclinant la tête, Egwene jeta un coup d’œil à l’extérieur. Vue d’un endroit ombragé, la lumière du jour semblait aveuglante comme celle d’une fournaise. Quant au soleil, il était encore à mi-chemin du sommet des montagnes.

Moiraine se releva soudain sur les genoux, puis elle commença à se déshabiller.

— Je suppose que je dois y aller dans la même… tenue… qu’Aviendha, dit-elle.

Ce n’était pas une question.

Bair foudroya du regard Melaine, qui résista un moment puis finit par baisser les yeux.

— Nous n’aurions pas dû te le dire… Mais ce qui est fait est fait. Le changement, encore et toujours… Un garçon qui n’est pas du Sang est en chemin pour Rhuidean, et maintenant, une femme va le suivre…