— Qu’on me l’ait dit…, commença Moiraine. Est-ce que… ? Eh bien, ça fait une différence ?
— Peut-être une énorme différence, répondit Bair à contrecœur, et peut-être aucune. Nous guidons souvent les autres, mais sans rien dire clairement. Quand nous vous avons vue traverser les anneaux, chaque fois, c’était vous qui demandiez ce droit alors que le Sang ne coule pas dans vos veines. Et voilà que l’une d’entre nous en a parlé avant vous. Des choses ont déjà changé par rapport à ce que nous avons vu. Qui peut dire en quoi consisteront tous ces bouleversements ?
— Et si je ne vais pas à Rhuidean, qu’avez-vous vu ?
Bair resta impassible, mais quelque chose qui ressemblait à de la sympathie passa dans son regard.
— Nous en avons déjà trop dit, Moiraine… Ce qu’une Rêveuse voit est un avenir possible, pas du tout certain. Connaître trop bien l’avenir est un très bon moyen d’aboutir à une catastrophe, souvent parce qu’on se montre trop passive par rapport à ce qui est censé arriver – et parfois parce qu’on s’efforce beaucoup trop de modifier le cours des choses.
— Les souvenirs s’estompent, enchaîna Amys, et il faut en remercier les anneaux. Ainsi, une femme peut savoir ce qui l’attend dans une mesure très limitée, et elle n’aura pas conscience du reste tant qu’elle ne se trouvera pas face aux événements, avec une décision à prendre. La vie est faite de lutte, d’incertitude, de choix… et de changement. Une femme qui saurait comment son existence s’inscrit dans la Trame – à la façon dont on connaît la place d’un fil dans un tapis – aurait le destin d’un animal. Ou elle deviendrait folle. L’esprit humain est conçu pour lutter, douter, choisir… et changer.
Moiraine avait écouté ce discours sans trahir une once d’impatience. La connaissant, Egwene aurait juré qu’elle bouillait intérieurement. Habituées à sermonner les autres, les Aes Sedai détestaient se trouver dans la position inverse.
Sans desserrer les lèvres, Moiraine permit à Egwene de l’aider à retirer sa robe. Puis elle s’accroupit à la lisière des tapis et observa le versant de la montagne et, plus loin, la cité enveloppée de brume qui se nichait dans la vallée.
— Faites en sorte que Lan ne me suive pas, murmura-t-elle. S’il me voit, il essaiera.
— Il en ira comme il en ira, répondit Bair.
Une fin de non-recevoir glaciale…
Moiraine hocha la tête sans grande conviction, puis elle se redressa et sortit de la tente. Sous un soleil ardent, elle commença aussitôt à dévaler la pente, les pieds nus sur la roche brûlante.
Egwene eut une moue inquiète. Rand et Mat, Aviendha et Moiraine… Tous en route pour Rhuidean.
— Survivra-t-elle ? Si vous avez rêvé tout cela, vous devez le savoir.
— Dans Tel’aran’rhiod, certains lieux sont inaccessibles, répondit Seana. Rhuidean… Les Sanctuaires des Ogiers… Et quelques autres… Ce qui s’y déroule ne peut être vu par une Rêveuse.
Une réponse qui n’en était pas une, car les Matriarches avaient très bien pu voir si Moiraine était ressortie de Rhuidean. Comprenant qu’elle n’obtiendrait rien de plus, Egwene n’insista pas.
— Très bien… Puis-je y aller aussi ?
La jeune femme n’avait aucune envie de traverser les anneaux, ce qui serait revenu à revivre son passage au statut d’Acceptée. Mais puisque tout le monde était en chemin pour Rhuidean…
— Ne sois pas stupide ! s’écria Amys.
— Nous n’avons rien vu te concernant, précisa Bair, un peu plus conciliante. En fait, nous ne t’avons pas vue du tout.
— Et si tu le demandes, enchaîna Amys, je répondrai « non ». Pour accorder une autorisation, l’unanimité est requise, et tu n’auras pas ma voix, car tu es ici pour apprendre à marcher dans les rêves.
— Dans ce cas, apprenez-moi ! Les leçons doivent bien pouvoir commencer avant ce soir !
Melaine parut agacée, mais Bair eut un petit rire indulgent.
— Elle est aussi avide et impatiente d’apprendre que tu l’étais, Amys. Du moins quand tu t’es décidée à ne plus renâcler.
— Pour son bien, dit Amys, j’espère qu’elle restera avide et perdra son impatience. Egwene, écoute-moi bien ! Si difficile que ce soit, pour apprendre, tu devras oublier que tu es une Aes Sedai. Il te faudra écouter, mémoriser et obéir. Avant tout, tu ne devras pas retourner dans Tel’aran’rhiod avant que l’une d’entre nous t’en ait donné la permission. Peux-tu accepter tout ça ?
Oublier qu’elle était une Aes Sedai ? Un jeu d’enfant pour Egwene, puisqu’elle n’en était pas une. Le reste consistait à redevenir une novice, ni plus ni moins.
— Oui, je le peux, répondit la jeune femme, espérant que ses doutes ne s’entendaient pas.
— Très bien, approuva Bair. Je vais maintenant te parler de Tel’aran’rhiod et du don de marcher dans les rêves. Un exposé très général. Quand j’en aurai terminé, tu devras tout me répéter. Si ton compte-rendu n’est pas complet, tu feras la vaisselle à la place des gai’shain, ce soir. Et si ta mémoire te fait encore défaut après une seconde audition… Eh bien, tu verras ce que ça implique si ça arrive. À présent, ouvre bien les oreilles.
» N’importe qui, ou presque, peut entrer en contact avec Tel’aran’rhiod, mais y pénétrer est une autre affaire. Parmi les Matriarches, nous sommes les seules capables de marcher dans les rêves, et ta Tour Blanche n’a pas produit de Rêveuse depuis près de cinq cents ans. Ce talent n’a rien à voir avec le Pouvoir de l’Unique, malgré ce que pensent les Aes Sedai. Comme Seana, je ne sais pas canaliser le Pouvoir, pourtant, nous sommes d’aussi puissantes Rêveuses qu’Amys et Melaine. Dans leur sommeil, bien des gens frôlent le Monde des Rêves. Parce que le contact est léger, ils se réveillent avec des courbatures ou de vagues douleurs alors qu’ils devraient avoir récolté des fractures ou des lésions mortelles. Une Rêveuse, au contraire, entre pleinement dans les songes, et à son réveil, les blessures sont bien réelles. Quand on est entrée pour de bon dans le Monde des Rêves – qu’on soit ou non capable d’y marcher – y mourir revient à mourir dans le monde réel. Et si on s’enfonce trop profondément dans les songes, on perd contact avec la chair. C’est un voyage sans retour, et la chair finit par mourir. On raconte qu’il y a eu jadis des femmes capables d’entrer dans un rêve avec leur chair et de disparaître à tout jamais de ce monde. Mais c’était une chose maléfique qui les transforma en des êtres destructeurs. Même si tu penses que c’est possible pour toi, n’essaie jamais, car à chaque occasion, tu perdras une partie de ce qui te rend humaine. Tu dois apprendre à entrer dans Tel’aran’rhiod quand tu le veux et au degré où tu le veux. Ensuite, tu découvriras comment trouver ce que tu cherches et interpréter ce que tu vois. Puis tu sauras entrer dans le rêve de quelqu’un pour aider à une guérison, identifier dans un songe les gens qui y sont assez immergés pour te nuire et…
Egwene écouta intensément, de plus en plus fascinée par l’évocation de virtualités qu’elle n’avait jamais envisagées. En outre, elle n’avait aucune intention de récurer des chaudrons et de laver des assiettes. Au fond, ce n’était pas juste. Quoi que Rand, Mat et les autres doivent affronter à Rhuidean, ils ne risquaient pas d’être condamnés à faire la plonge.
Et j’ai accepté ce marché !
Décidément, ce n’était pas juste. Cela dit, Egwene doutait que ses amis et Moiraine tirent de Rhuidean autant d’informations et de connaissances qu’elle allait en obtenir de ces femmes.
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Rhuidean