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Le petit caillou que Mat suçait ne lui fournissait plus d’humidité, et ça durait depuis un bon moment. Se décidant à le cracher, le jeune homme s’accroupit à côté de Rand et observa comme lui la muraille grise tourbillonnante qui se dressait une trentaine de pas devant eux. Du brouillard… Avec un peu de chance, il ferait moins chaud à l’intérieur de cette purée de pois qu’à l’extérieur. Et un peu d’eau ne serait pas superflue. Sentant que ses lèvres se gerçaient, Mat défit le foulard noué autour de son front et se tamponna le visage, mais le tissu n’était plus mouillé, faute de sueur. Comme si toute humidité avait déjà déserté son corps…

Mat rêvait aussi d’un endroit où s’asseoir. Dans ses bottes, ses pieds lui donnaient l’impression d’être des saucisses grillées à point. À dire vrai, il se sentait tout entier comme un morceau de viande rôti.

Au moins aussi haut qu’une falaise, le mur de brume s’étendait sur une bonne demi-lieue, sur la droite et la gauche des deux jeunes gens. Une muraille de brume au milieu d’une vallée chauffée à blanc par le soleil. En toute logique, il devait y avoir de l’eau quelque part.

Oui, mais pourquoi le brouillard ne s’évapore-t-il pas ?

Mat détestait les implications de cette question. S’il était ici, c’était pour avoir un peu trop joué avec le Pouvoir, et voilà qu’il allait être obligé de recommencer.

Par la Lumière ! qu’est-ce que je ne donnerais pas pour être débarrassé du Pouvoir et des Aes Sedai !

Tout était bon, plutôt que de penser qu’il allait bientôt entrer dans cette brume…

— C’est bien l’amie aielle d’Egwene que j’ai vue courir, croassa-t-il, la gorge sèche.

Courir ! Dans cette fournaise ! Cette seule idée lui faisait encore plus mal aux saucisses – pardon, aux pieds.

— Aviendha, je crois… Oui, c’est son nom…

— Si tu le dis, souffla Rand, les yeux rivés sur le brouillard.

Sa voix grinçait comme s’il était en train de mâcher de la poussière. Rouge comme une pivoine, il avait du mal à garder son équilibre, même accroupi.

— Mais que ficherait-elle ici ? Et toute nue, par-dessus le marché ?

Mat n’insista pas. Trop occupé à étudier la brume, Rand n’avait rien vu, et il doutait bien entendu de la parole de son farceur d’ami. Pourtant, Mat avait vu l’Aielle courir comme une folle en se tenant le plus loin possible d’eux. Elle fonçait vers l’étrange brouillard, aurait-il juré.

À ce propos, Rand ne semblait pas plus pressé que lui d’y entrer, dans cette brume. Inquiet, Mat se demanda s’il avait l’air aussi mal en point que son ami. Après avoir tâté son visage du bout des doigts, il fut bien obligé de conclure que oui.

— On va rester là toute la nuit ? lança-t-il. Cette vallée est très profonde, et il y fera noir dans quelques heures. La température sera plus clémente, c’est vrai, mais je n’ai aucune envie de faire des mauvaises rencontres dans l’obscurité. Des lions, par exemple. J’ai appris qu’il y en a dans le désert des Aiels.

— Tu es sûr de vouloir m’accompagner, Mat ? As-tu entendu les Matriarches ? Tu pourrais mourir là-dedans, ou devenir fou. Si tu rebroussais chemin ? Tu as laissé des gourdes et une outre sur la selle de Pépin, non ?

Mat regretta que Rand lui ait rappelé l’existence de l’eau en un moment pareil.

— Que la Lumière me brûle ! bien sûr que je ne veux pas ! Mais j’y suis obligé. Et toi ? Être le fichu Dragon Réincarné ne te suffit pas ? Voilà que tu dois être un maudit chef aiel ? Que fiches-tu là ?

— Je suis obligé, Mat… Obligé…

Mat reconnut de la résignation dans la voix grinçante de son ami. Mais il n’y avait pas que ça. Rand était… impatient. Oui, vraiment fou à lier, il avait envie de vivre cette aventure.

— Rand, c’est peut-être la réponse qu’ils donnent à tout le monde. Les serpents sur pattes, je veux dire. « Allez à Rhuidean. » Qui sait ? nous n’avons peut-être aucune raison d’être ici.

Mat n’en croyait pas un mot. Mais avec ce brouillard qui le regardait dans les yeux, il était prêt à se convaincre de tout.

Sans rien dire, Rand se tourna vers son ami. Puis il souffla enfin :

— Mat, ils ne m’ont jamais parlé de Rhuidean.

— Que la Lumière me brûle !

D’une façon ou d’une autre, se jura Mat, il devrait trouver un moyen de retraverser ce bizarre portique de Tear. Distraitement, il sortit de sa poche la couronne d’or de Tar Valon, la fit rouler sur le dos de ses doigts. Puis il la remit en place. Qu’ils le veuillent ou non, les serpents sur pattes allaient devoir lui donner quelques réponses supplémentaires !

Sans crier gare, Rand se redressa et avança vers le mur de brume d’un pas mal assuré. Bien entendu, Mat le suivit.

Que la Lumière me carbonise ! je n’ai pas envie de faire ça !

Rand s’enfonça dans le brouillard tourbillonnant. Avant de le suivre, Mat hésita quelques instants. Pour que cette muraille ne s’évapore pas et qu’elle reste très exactement à la même place, le Pouvoir devait bien être impliqué d’une façon ou d’une autre. Ce maudit Pouvoir ! Et pas l’ombre d’un choix…

Le premier pas fut pourtant une délivrance. À l’intérieur de la brume, il faisait frais et délicieusement humide. Ouvrant la bouche, Mat se laissa humecter la langue par l’exquise brume. Mais après trois pas de plus, il recommença à s’inquiéter. Devant lui, il ne voyait rien, à part la brume grise. Impossible de distinguer ne serait-ce que la silhouette de Rand.

— Rand ? appela Mat.

Le mot aurait très bien pu ne pas sortir de sa gorge et la brume sembla l’absorber avant qu’il ait atteint ses oreilles. Alors qu’il avait un sens de l’orientation légendaire, Mat n’aurait même plus su dire dans quelle direction il avançait. Ni vers quel danger. Car enfin, tout pouvait l’attendre à quelques pas de lui. Voire sous ses pieds, puisqu’il ne les voyait même plus, le brouillard l’enveloppant jusqu’à la taille. Il continua pourtant à avancer… et finit par émerger de la brume, à côté de Rand, pour se retrouver sous une sorte de dôme où régnait une étrange lumière.

Le dôme était en réalité une sorte de cloche de brouillard qui occultait le ciel et dont la surface intérieure bouillonnante émettait une pâle lumière bleue. Si Rhuidean n’était pas une aussi grande cité que Tear ou Caemlyn, ses avenues égalaient en largeur toutes celles que Mat avait vues. Une bande de terre nue, au milieu, laissait penser que des arbres poussaient là jadis. De temps en temps, une belle fontaine entourée de statues brisait la monotonie du paysage.

De grands bâtiments flanquaient ces rues. D’étranges palais de marbre, de cristal ou de verre taillé à la façade bizarrement plate, s’élevaient sur des centaines de pieds, telles des falaises artificielles parfaitement droites ou plus ou moins inclinées.

Rand ne vit pas l’ombre d’un bâtiment modeste – rien qui aurait pu être une taverne, une auberge ou des écuries. Ici, il n’y avait que des palais aux colonnes rouges, blanches ou bleues de cinquante pieds de diamètre et de centaines de pieds de haut. Dominant ces « piliers », des tours et des minarets s’élevaient vers le ciel, transperçant parfois la voûte brumeuse.

Si grande et si majestueuse qu’elle fût, cette ville restait inachevée. Un nombre considérable de structures n’étaient en réalité que des chantiers à l’abandon. Certaines fenêtres géantes, des vitraux, présentaient l’image d’hommes et de femmes hauts de trente pieds ou offraient aux regards une parfaite imitation d’un lever de soleil ou d’un ciel nocturne étoilé. D’autres n’étaient que d’immenses trous béants…

Une ville inachevée et désertée par ses habitants. Pas d’eau dans les fontaines, un silence de mort, une quiétude surnaturelle… Ici, l’air était plus frais qu’à l’extérieur, mais tout aussi sec. Sous les semelles des bottes de Mat, la poussière accumulée au fil du temps grinçait sinistrement.