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Alors que Mat s’apprêtait à rebrousser chemin sans demander son reste, il constata que Rand continuait d’avancer en prêtant à peine attention à l’exposition géante de rebuts.

À un moment, il s’arrêta pour étudier deux statuettes qui ne semblaient pas avoir leur place dans cette décharge. D’un pied de haut environ, elles représentaient un homme et une femme, chacun tenant dans une main une sphère de cristal. Rand fit mine de se pencher pour les toucher, mais il se redressa très vite – si vite, en réalité, que Mat se demanda si son imagination ne lui avait pas joué un mauvais tour.

Après une brève hésitation, le jeune homme se décida à suivre son ami, pressant même le pas pour le rattraper. Alors qu’ils approchaient des cercles de colonnes scintillantes, il sentit son estomac se nouer. Tous les objets étaient liés au Pouvoir, et les maudites colonnes aussi ! Mat en aurait mis sa tête à couper. Et les reflets de ces lances de cristal impossiblement fines lui blessaient les yeux.

Les serpents m’ont seulement dit de venir ici, non ? Eh bien, me voilà rendu ! Et ils n’ont rien précisé au sujet de ce Pouvoir de malheur.

Rand s’immobilisa si brusquement que Mat approcha des colonnes de trois pas supplémentaires avant de l’imiter.

Le seigneur Dragon contemplait l’arbre, s’avisa Mat. L’arbre… Comme s’il était attiré par un aimant, le jeune homme avança. Aucun arbre n’avait des feuilles de cette forme. À part celui-là – un arbre légendaire.

— Avendesora, dit Rand. L’Arbre de Vie. Il est ici.

Se campant sous les branches, Mat sauta à pieds joints pour tenter de s’emparer d’une de ces feuilles. Il resta trop court d’un bon pied et n’insista pas. Au contraire, il approcha encore de l’arbre et finit par s’adosser à son tronc millénaire. Puis il se laissa glisser sur le sol, s’asseyant à l’ombre d’une légende.

Une légende ? Non, tout était vrai. Au contact de l’arbre, il éprouvait une joie profonde et une paix que rien n’aurait pu troubler. Quel bien-être ! Même ses pieds douloureux ne le tracassaient plus tant que ça.

Rand s’assit en tailleur non loin de son ami.

— Maintenant, je peux croire certains récits… Par exemple, l’histoire de Goetham, qui est resté assis près de quarante ans à côté d’Avendesora, tout ça pour devenir plus sage. En ce moment, je le comprends…

Mat appuya la tête contre le tronc.

— Moi, je ne me fierais pas aux oiseaux pour m’apporter à manger, dit-il. De temps en temps, il faut bien se lever.

Mais rester une heure comme ça, voire une journée entière, ne serait pas si mal.

— De toute façon, c’est idiot. Quelle nourriture pourraient nous apporter des oiseaux ? Et pour commencer, quels oiseaux ?

— Mat, Rhuidean n’a peut-être pas toujours été comme ça… Et l’arbre était peut-être ailleurs, à l’époque de Goetham.

— Ailleurs ? Eh bien, être ailleurs ne me dérangerait pas…

Même si je me sens merveilleusement bien…

— Ailleurs ? s’écria Rand. (Il regarda les grandes colonnes qui brillaient autour d’eux.) Le devoir est plus écrasant qu’une montagne…

La moitié d’un dicton qu’il avait appris dans les Terres Frontalières. « La mort est plus légère qu’une plume et le devoir plus écrasant qu’une montagne. »

Le genre de déclaration sentencieuse qui n’impressionnait pas beaucoup Mat. Pourtant, Rand se releva et son ami l’imita à contrecœur.

— Qu’allons-nous trouver ici, selon toi, Rand ?

— Je crois que je vais devoir continuer seul…

— Que veux-tu dire ? Je suis venu jusqu’ici, pas vrai ? Ce n’est pas pour me dégonfler maintenant.

Même si j’en meurs d’envie !

— Ce n’est pas ça, Mat… Quand on s’enfonce entre ces colonnes, on en ressort comme un chef aiel… ou on y meurt. La troisième et dernière possibilité, c’est d’en sortir fou à lier. Il n’y a pas de quatrième option. Sauf peut-être pour les Matriarches.

Mat hésita. Les serpents sur pattes ne lui avaient-ils pas parlé de mourir et de vivre à nouveau ? Certes, mais il n’avait aucune intention de devenir un chef aiel. Et de toute façon, les guerriers préféreraient sûrement le cribler de lances que lui obéir…

— Fions-nous encore une fois à la chance, dit-il en sortant de sa poche la couronne d’or de Tar Valon. C’est ma pièce fétiche, dirait-on. Flamme, je viens avec toi. Face, je ne m’en mêle pas.

Mat lança la pièce avant que Rand ait pu émettre l’ombre d’une objection.

Bizarrement, il ne réussit pas à rattraper la couronne. Glissant sur le bout de ses doigts, elle atterrit sur les pavés, rebondit deux fois, roula un peu et s’arrêta en équilibre sur la tranche.

— Tu le fais exprès ? accusa Mat en foudroyant Rand du regard. Tu peux contrôler ce genre de chose ?

— Non…

La pièce tomba, révélant le visage sans âge d’une femme sur un fond étoilé.

— On dirait que tu ne vas pas t’en mêler, Mat.

— Tu viens de… ? (Si tu voulais bien éviter de canaliser quand je suis dans le coin, vieux frère !) D’accord ! D’accord… Tu ne veux pas que je sois dans le coup ? Eh bien, à ta guise. (Mat ramassa la pièce et la fourra dans sa poche.) Bon, tu vas entrer, accomplir ton fichu devoir et ressortir sans tarder. J’ai hâte de filer d’ici, et je n’ai pas envie de passer une éternité à t’attendre en me tordant les mains d’angoisse. Surtout, ne va pas t’imaginer que je viendrai à ton secours si tu traînes trop. Donc, sois prudent.

— Je sais que tu n’es pas du genre à risquer ta vie pour un ami, Mat.

Pourquoi Rand arborait-il ce sourire épanoui ?

— Eh bien, comme ça, tu ne risques pas de te faire des illusions… Bon, file et deviens un fichu chef aiel ! Après tout, tu as la tête de l’emploi.

— Mat, ne me suis pas, tu m’entends ? Quoi qu’il arrive, ne me suis pas !

Avant de se mettre en chemin, Rand attendit que son ami ait acquiescé.

Mat le regarda s’enfoncer entre les colonnes scintillantes. Dans la lueur aveuglante, il ne tarda pas à disparaître.

Une illusion d’optique…

Mat entreprit de faire le tour de la zone – à bonne distance – les yeux plissés pour tenter de distinguer de nouveau Rand.

— Tu as intérêt à faire attention à toi ! cria-t-il. Si tu me laisses seul dans le désert avec Moiraine et ces Aiels de malheur, je t’étranglerai de mes mains, Dragon Réincarné ou pas.

Après un court silence, il ajouta :

— Si tu te fourres dans la mouise, ne compte pas sur moi pour venir t’en tirer. Tu m’entends ?

Pas de réponse…

S’il n’est pas sorti dans une heure…

— Il est cinglé d’être entré là-dedans ! Eh bien, je ne suis pas assez crétin pour tenter de tirer ses marrons du feu. C’est qui, le cador qui sait canaliser ? S’il fourre la tête dans un nid de frelons, il n’aura qu’à utiliser le Pouvoir pour s’en sortir.

Une heure, pas une minute de plus…

Passé ce délai, Mat partirait, Rand ou pas Rand. Oui, c’est ça, il tournerait les talons et s’en irait sans un regret. Exactement ! Pour sûr qu’il ferait ça !

Avec la façon dont les colonnes de verre réfléchissaient la lumière bleue, les regarder un peu trop fixement suffisait à flanquer la migraine au jeune homme. Se détournant, il revint sur ses pas en étudiant les ter’angreal – ou la Lumière savait quoi – entassés sur l’esplanade. Que fichait-il ici ? Pourquoi y était-il venu ?