Выбрать главу

J’aurais dû attendre Rand là où j’étais, voilà mon erreur ! Mais dans ma vie, j’aurais dû faire un tas de choses que je n’ai pas faites…

Au moins, si toutes les intersections donnaient sur la même salle, il n’aurait aucun mal à retrouver le ter’angreal.

Passant devant un nouveau portail, il vit les colonnes noires, le portique en pierre rouge, ses empreintes de pas et celles de son guide…

Quand le « renard » jeta un nouveau coup d’œil derrière lui, ce fut au tour de Mat de lui faire un sourire de prédateur.

— Ne va surtout pas croire que tu as pris au piège un nouveau-né ! Si tu tentes de m’avoir, je me servirai de ta peau pour me tailler une nouvelle couverture de selle.

L’inconnu sursauta, ses grands yeux décolorés s’écarquillant, puis il haussa les épaules et ajusta les bandes de cuir cloutées d’argent qui se croisaient sur sa poitrine – avec un sourire moqueur qui semblait viser à attirer l’attention sur ce geste précis.

L’estomac retourné, Mat se demanda d’où pouvaient venir ces bandes de cuir si pâles. Sûrement pas…

Tu paries, espèce de crétin ?

Au prix d’un gros effort de volonté, le jeune homme s’empêcha de déglutir péniblement.

— Continue à me montrer le chemin, fils de chèvre ! Ta peau n’est pas assez belle pour gaspiller des clous d’argent. Allons, conduis-moi où je veux aller !

Avec un ricanement amer, l’inconnu accéléra le pas.

Le type était vexé ? Pour être franc, Mat s’en moquait comme de sa première liquette. En revanche, il regrettait de ne pas avoir au moins un couteau.

Que la Lumière me brûle si je laisse une face de renard sans cervelle se tailler des bandoulières dans ma peau !

Mat perdit très vite toute notion du temps. Dans un tunnel qui ne changeait jamais, avec ses murs incurvés et ses éternelles bandes lumineuses, comment savoir depuis quand il marchait ? D’autant plus que tous les portails donnaient sur la même salle, avec son ter’angreal, ses deux jeux d’empreintes et tout le reste.

L’uniformité était le pire ennemi de la chronologie, Mat le savait. Mais depuis combien de temps marchait-il là-dedans ? Très certainement depuis plus d’une heure, le délai qu’il s’était lui-même imparti. Désormais, ses vêtements n’étaient que très légèrement humides et ses pas ne produisaient plus de grands bruits de succion.

Il continua à marcher, les yeux rivés sur le dos de son guide.

Sans crier gare, le couloir se termina sur un ultime portail. Mat n’en crut pas ses yeux. Quelques instants plus tôt, le couloir semblait continuer aussi loin qu’il pouvait voir. Mais pour être juste, il s’était plus intéressé à son guide aux crocs pointus qu’à ce qui s’étendait devant lui.

À présent, les bandes jaunes paraissaient se rejoindre quelques pas devant lui – sur ce qui semblait être une muraille dépourvue d’ouverture.

Se tournant sur un côté, le jeune homme découvrit qu’il était seul devant le grand portail pentagonal – le premier de tous.

Lumière ! ces gens sont vraiment tordus !

Prenant une grande inspiration, Mat franchit le portail.

Il déboucha dans une autre salle en forme d’étoile au sol blanc, mais moins grande que celle – ou celles – qui abritait des colonnes. À chaque coin de cette étoile à huit pointes se dressait un piédestal noir qui semblait en verre – on eût dit une des colonnes, mais tronquée pour être environ à hauteur d’homme. Des bandes jaunes lumineuses couraient sur toutes les arêtes de la salle et des piédestaux.

Ici, l’odeur déplaisante était plus forte. Du coup, Mat la reconnut. C’était celle de la tanière d’un animal. Mais il ne s’appesantit pas sur ce détail, parce que la salle était vide – à part lui, bien entendu.

Pivotant lentement sur lui-même, il étudia les piédestaux. Normalement, des gens auraient dû être perchés dessus afin de répondre à ses questions. On était en train de le rouler dans la farine. S’il était arrivé jusque-là, il avait droit à des réponses.

Soudain, il fit un tour complet sur lui-même en ne s’intéressant plus aux piédestaux mais aux murs gris et lisses de la salle. Le portail avait disparu, ne lui laissant plus aucune issue.

Avant d’avoir achevé une seconde rotation accélérée, il constata que les piédestaux étaient désormais occupés. Des « renards », comme son guide, mais habillés différemment. Quatre hommes et quatre femmes, tous arborant une crête de cheveux raides qui finissait en longue crinière dans leur dos. Tous les huit portaient une longue jupe blanche qui leur cachait les pieds. Dessus, les femmes avaient revêtu un chemisier blanc qui leur tombait sous les hanches, le col et les poignets ornés de dentelle. Comme le guide, les hommes arboraient sur la poitrine des bandoulières qui se croisaient, mais elles étaient plus larges et cloutées d’or, chaque harnais supportant deux couteaux à la lame nue reposant sur la poitrine du « renard ».

Des lames de bronze, estima Mat, se fiant à la couleur du métal. Malgré tout, il aurait donné tout son or pour en détenir une.

— Parle, dit une des femmes, sa voix évoquant un grognement. Selon les anciens pactes, des accords existent… Que veux-tu ? Parle !

Mat hésita. Les renards ne s’exprimaient pas comme les serpents sur pattes. En revanche, ils le regardaient comme des prédateurs devant un bon dîner.

— Qui est la Fille des Neuf Lunes et pourquoi dois-je l’épouser ?

Avec un peu de chance, ça compterait pour une seule question.

Personne ne réagit, les huit inconnus continuant à dévisager Mat avec leurs grands yeux délavés.

— Vous êtes censés répondre, insista le jeune homme. (Sans résultat.) Que la Lumière carbonise vos os ! répondez-moi ! Qui est la Fille des Neuf Lunes et pourquoi dois-je l’épouser ? Comment pourrai-je mourir et vivre de nouveau ? et donner la moitié de la lumière du monde, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Voilà mes trois questions. À présent, je veux des réponses.

Pas un mot. Dans le silence, Mat entendait sa respiration et jusqu’au sang qui battait à ses tempes.

— Je n’ai aucune intention de me marier, et encore moins de mourir, que je sois ou non promis à revivre. Ma vie est constellée de trous – oui, ma mémoire en est pleine – et vous me regardez comme des abrutis. Si je pouvais décider, je m’arrangerais pour remplir ces trous, mais vos réponses peuvent au moins m’aider à ne pas en avoir dans mon avenir. Vous devez répondre !

— C’est fait, dit un des hommes.

Fait ? De quoi parlait-il ?

— Que la Lumière vous brûle les yeux ! maugréa Mat. Et l’âme ! Vous êtes aussi malfaisants que les Aes Sedai. Moi, je veux un moyen de me libérer de ces fichues sœurs et du Pouvoir, et si vous ne me répondez pas, j’entends sortir d’ici et retourner à Rhuidean. Alors, ouvrez un portail et…

— C’est fait, dit un autre homme.

— Oui, c’est fait, répéta une femme.

Mat sonda les murs, puis il foudroya du regard les huit inconnus qui le dévisageaient mornement.

— C’est fait ? Quelle bonne blague ! Je ne vois pas de portail, tas de fils et de filles de chèvres !

— Imbécile, murmura une des femmes.

— Imbécile, répétèrent les sept autres renards.

— Quand aucun prix ni aucune condition n’est fixée, il est sage de demander l’autorisation de partir.

— Mais pour ne pas fixer d’abord un prix, il faut être un imbécile.

— Donc, nous fixerons un prix.

Ces gens parlaient trop vite pour que Mat détermine qui disait quoi.

— Ce qui fut demandé sera donné.

— Et le prix sera payé.

— Que la Lumière vous brûle ! rugit Mat. De quoi parlez-vous ?…

Il se tut, car un linceul d’obscurité venait de s’abattre sur lui. Quelque chose lui serrait la gorge, l’empêchant de respirer. Il ne pouvait plus…