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Le chemin de la Lance
Sans hésiter devant la première rangée de colonnes, Rand s’enfonça dans l’étrange structure circulaire. Au point où il en était, impossible de rebrousser chemin, ni même de regarder en arrière.
Lumière ! qu’est-il censé arriver ici ? Et quelle est la fonction de ces colonnes ?
Aussi limpides que le verre le plus pur, ces flèches d’environ un pied de diamètre disposées au minimum à trois pas l’une de l’autre composaient une véritable forêt de lumière aveuglante zébrée d’ondulations stroboscopiques, de reflets éblouissants et d’arcs-en-ciel improbables. L’air y était bien plus frais qu’à l’extérieur – au point que Rand regretta de n’avoir pas une veste –, mais à part ça, rien n’était bien différent. Le sol de pierre blanche était couvert de poussière et il n’y avait pas un souffle de vent. Pourtant, quelque chose faisait bouger doucement les cheveux de Rand – et tous ses poils, y compris sous sa chemise.
Devant lui, sur sa droite, il distinguait la silhouette d’un homme. Portant la tenue ocre d’un Aiel, il se tenait immobile comme une statue sous la lumière fluctuante. Ce devait être Muradin, le frère de Couladin. Pour qu’il reste ainsi sans broncher, quelque chose devait être déjà en train d’arriver. Bizarrement, considérant la nature de la lumière, Rand parvint à voir clairement le visage de l’Aiel. Les yeux écarquillés et fixes, les traits tendus, il affichait une moue dégoûtée. Sans savoir ce qu’il voyait, Rand devina que ça ne lui plaisait pas.
Mais Muradin avait survécu jusque-là. S’il y était parvenu, Rand pouvait y arriver aussi. Le guerrier devait être six ou sept pas devant lui, au plus. Tout en se demandant pourquoi Mat et lui ne l’avaient pas repéré, le jeune homme avança.
Présent dans un corps qu’il ne contrôlait pas, il se tenait derrière une paire d’yeux dont le propriétaire, accroupi au milieu d’un champ de rochers, sur le versant dénudé d’une montagne, observait sous un soleil brûlant une étrange ossature de pierre qui…
Non, c’est encore moins qu’une ossature ! C’est Rhuidean, sans le brouillard et tout au début de sa construction !
Des yeux qui observaient avec un mépris non dissimulé, il convenait de le dire.
Cet Aiel se nommait Mandein, un chef plutôt jeune, à quarante ans à peine.
La dissociation ne tarda pas à disparaître. Désormais, il était Mandein.
— Il faut que tu sois d’accord, déclara Sealdre.
Mais pour l’instant, il décida de ne pas accorder d’attention à ce qu’elle disait.
Les Jenn avaient inventé des systèmes pour faire jaillir de l’eau et la répandre dans de grands bassins de pierre. Au cours de sa vie, Mandein avait livré des batailles pour des quantités d’eau bien inférieures au contenu d’un seul de ces bassins. Et là, des gens allaient et venaient comme si le précieux liquide n’avait eu aucune importance. Leur activité fourmillante se concentrait dans le périmètre d’une étrange forêt de verre qui brillait au soleil non loin du plus grand arbre que Mandein avait jamais vu – vingt pieds de haut, au minimum.
Les structures de pierre semblaient conçues pour que chacune puisse abriter un clan entier lorsqu’elle serait terminée. De la folie ! Cette ville, Rhuidean, serait impossible à défendre. Cela dit, personne ne se risquerait à attaquer les Jenn. On préférait de loin les éviter, comme on évitait les mille fois maudits Égarés, ces vagabonds partis à la recherche des chansons qui selon eux permettraient un jour le retour des temps anciens.
Une colonne venait de sortir de la cité et se dirigeait vers la montagne. Quelques dizaines de Jenn qui escortaient deux palanquins portés par huit hommes chacun et représentant assez de bois pour fabriquer toute une série de sièges de chef. D’après ce qu’on disait, il y avait encore des Aes Sedai parmi les Jenn. Apparemment, c’était vrai…
— Mon époux, insista Sealdre, tu dois consentir à tout ce qu’ils demanderont.
Mandein regarda sa femme et résista à l’envie de passer une main dans sa longue chevelure blonde. Que n’aurait-il pas donné pour revoir la jeune fille souriante qui avait déposé à ses pieds la couronne nuptiale, lui demandant de la prendre pour épouse ? Désormais, Sealdre était toujours grave, concentrée et inquiète.
— Les autres viendront-ils ? demanda Mandein.
— Certains… La majorité. Dans le rêve, j’ai parlé à mes sœurs, et nous avons toutes eu le même songe. Les chefs qui ne viennent pas, et ceux qui ne sont pas d’accord… Leurs clans mourront, Mandein. Dans trois générations, ils ne seront plus que poussière et leur forteresse, comme leurs troupeaux, appartiendra à d’autres clans. Quant à leurs noms, ils seront tombés dans l’oubli.
Mandein n’aimait pas que Sealdre parle aux Matriarches des autres clans, même en rêve. Mais les songes des Matriarches ne les trompaient jamais. Quand elles savaient, c’était toujours exact…
— Reste ici, dit Mandein. Et si je ne reviens pas, aide nos fils et nos filles à maintenir l’unité du clan.
Sealdre caressa la joue de son mari.
— Je le ferai, ombre de ma vie. Mais n’oublie pas : il faut que tu sois d’accord.
Mandein avança, aussitôt suivi sur la pente par une centaine de silhouettes voilées qui se glissèrent de rocher en rocher, leurs lances et leur arc prêts à frapper. Leurs vêtements ocre correspondant à la couleur de la roche, ces guerriers se fondirent dans le décor, même aux yeux de Mandein. Seuls des hommes l’accompagnaient. Sur son ordre, les femmes qui portaient la Lance étaient restées avec Sealdre. Si les choses tournaient mal, et qu’elle tente une folie pour le sauver, des guerriers la suivraient sans doute aveuglément. Sans se soucier de ce qu’elle voudrait ou pas, les femmes la reconduiraient jusqu’à la forteresse qu’elle avait mission de défendre. Enfin, Mandein l’espérait. Parfois, les guerrières se révélaient plus féroces que les hommes… et encore plus stupides !
Quand Mandein atteignit le pied du versant, il s’avisa que la colonne venue de Rhuidean s’était arrêtée sur cette étendue de terrain plat. Après avoir fait signe à ses hommes de s’immobiliser, Mandein baissa son voile et continua son chemin. Sur sa droite et sa gauche, d’autres hommes arrivaient eux aussi de la montagne, venant de toutes les directions.
Combien étaient-ils ? Cinquante ? Une centaine, peut-être ? Certains visages qu’il s’attendait à voir brillaient par leur absence. Comme à l’accoutumée, Sealdre avait raison : certains chefs ne s’étaient pas fiés au rêve de leur Matriarche.
Mandein aperçut des têtes qu’il voyait pour la première fois et il reconnut des hommes qu’il avait tenté de tuer, ou qui s’étaient acharnés à essayer de lui faire subir le même sort. Au moins, aucun n’était voilé. Tuer en présence d’un Jenn était presque aussi grave qu’abattre un Jenn. Avec un peu de chance, personne n’aurait oublié cela. Une seule trahison, et tous les voiles se lèveraient. Les guerriers de chaque chef descendraient de la montagne, et l’étendue de terre brûlée par le soleil serait bientôt imbibée de sang. À chaque pas, Mandein s’attendait à sentir une lance s’enfoncer entre ses côtes.
Même quand on se sentait sous la menace mortelle d’une bonne centaine d’adversaires, il s’avérait difficile de ne pas regarder les Aes Sedai tandis que les porteurs déposaient très lentement leurs splendides palanquins sur le sol.
Deux femmes aux cheveux si blancs qu’ils en paraissaient transparents. Des visages sans âge et une peau qui semblait fragile au point que le vent risquait de la déchirer. Toujours selon ce qu’on disait, le temps n’avait pas de prise sur les Aes Sedai. Quel âge pouvaient avoir ces deux-là ? Qu’avaient donc vu leurs yeux si vénérables ? Se souvenaient-elles du temps où Comran, le grand-père de Mandein, avait découvert un Sanctuaire au cœur du Mur du Dragon et entrepris de commercer avec les Ogiers ? Pouvaient-elles remonter jusqu’à l’époque où Rhodric, le grand-père de Comran, avait conduit les Aiels à la victoire contre les hommes en habit de fer qui avaient osé traverser le Mur du Dragon ?