Des montagnes s’élevaient au nord et à l’est. La chaîne septentrionale, pourtant imposante avec ses pics déchiquetés couronnés de blanc, paraissait minuscule comparée à sa « sœur » orientale. Ces pics-là semblaient avoir l’intention de toucher le cœur même du ciel, et rien ne prouvait qu’ils n’y parvenaient pas.
Cette blancheur qui couronnait les sommets du Nord, justement, était-ce de la neige ? Rhodric ne le découvrirait jamais. Face à un tel défi, les Jenn décideraient sûrement de se diriger vers l’est. Depuis de longs mois, ils avançaient vers le nord le long de cette muraille rocheuse. Tirant péniblement leurs chariots, ils tentaient de ne pas penser aux Aiels qui les suivaient… Au moins, quand ils traversaient une rivière, ça leur permettait de se procurer un peu d’eau. Très peu, en réalité… Voilà des années que Rhodric n’avait plus vu un cours d’eau qu’il ne puisse pas traverser à pied. Quand il ne s’agissait pas de torrents de boue venus des montagnes… La pluie reviendrait-elle un jour ? Il l’espérait, car grâce à elle, le monde devenait vert. Il se souvenait de l’avoir vu ainsi, jadis.
Rhodric entendit les chevaux avant même de les voir. Tournant la tête, il découvrit trois cavaliers qui avançaient entre les collines, tous portant une chemise de cuir sur laquelle étaient cousus des disques de métal. Deux d’entre eux brandissaient une lance. Le troisième, Garam, à peine plus âgé que Rhodric, était le fils du chef de la ville qui se dressait dans le dos des trois hommes, hors de vue à cause des collines.
Aveugles comme tous les citadins, ces imbéciles ne virent pas les Aiels qui bougèrent à peine après leur passage puis se fondirent de nouveau dans le paysage.
Rhodric abaissa son voile. Aujourd’hui, il n’y aurait pas de tuerie, sauf si les cavaliers attaquaient les premiers. En un sens, il ne le regrettait pas vraiment, même s’il avait du mal à se fier à des gens qui vivaient dans des maisons massées les unes contre les autres. Il y avait eu tant et tant de batailles contre ces fichus habitants des villes. Selon les récits, il en était ainsi depuis toujours.
Garam tira sur les rênes de sa monture, puis il leva le bras droit en guise de salut. Comme ses deux compagnons, ce garçon aux yeux sombres n’avait rien d’impressionnant. Cela dit, tous les trois semblaient à la fois aguerris et compétents.
— Bonjour, Rhodric… Avez-vous fini de remplir vos outres ?
— Je te vois, Garam…, répondit Rhodric, respectueux du protocole.
S’il ne broncha pas, voir des hommes à cheval – et armés d’une épée, pour ne rien arranger – le mit très mal à l’aise. Les Aiels utilisaient des bêtes de bât, mais s’asseoir sur un équidé semblait si peu… naturel. Les jambes d’un homme digne de ce nom devaient lui suffire !
— Nous avons presque terminé… Ton père nous refuse-t-il la permission de puiser de l’eau sur ses terres ?
Aucune autre ville n’avait été aussi généreuse. Quand il y avait des hommes dans les environs, il fallait se battre pour l’eau comme pour tout le reste. Et lorsqu’il y avait de l’eau, les hommes n’étaient jamais bien loin. Face à ces trois-là, Rhodric n’aurait guère de chances de s’en sortir. Il se campa solidement sur ses pieds, prêt à se battre et à mourir.
— Pas du tout, répondit Garam sans même remarquer le changement d’attitude de son interlocuteur. Nous avons une source abondante en ville, et après votre départ, a dit mon père, nous disposerons des puits que vous avez creusés – jusqu’à ce que nous partions nous-mêmes. Mais ton grand-père semblait vouloir apprendre si les autres s’étaient mis en mouvement. Apparemment, c’est le cas. (Garam appuya un coude sur le pommeau de sa selle.) Dis-moi, Rhodric, ils appartiennent vraiment au même peuple que vous ?
— Ce sont des Aiels Jenn. Nous, des Aiels, tout simplement… Nous sommes semblables et pourtant différents. Je ne peux pas t’expliquer mieux les choses, Garam.
La stricte vérité, puisqu’il ne les comprenait pas lui-même.
— Dans quelle direction sont-ils allés ? demanda Jeordam.
Rhodric s’inclina devant son grand-père. Entendant un bruit de pas – des bottes souples –, il avait identifié un Aiel avant même de le voir. Bien sûr, les citadins n’avaient rien entendu, et ils en sursautèrent de surprise, tirant sur les rênes de leur monture. Levant une main, Garam les empêcha de baisser leur lance vers le nouveau venu.
Rhodric et son grand-père attendirent patiemment.
— Vers l’est, dit Garam quand il eut repris ses rênes à deux mains. Ils traversent la Colonne Vertébrale du Monde…
Du menton, il désigna les pics qui semblaient vouloir éventrer le ciel.
Rhodric fit la grimace.
— Qu’y a-t-il de l’autre côté ? demanda Jeordam, impassible.
— Le bout du monde, pour ce que j’en sais, répondit Garam. Je ne suis même pas sûr qu’on puisse traverser… Les Jenn sont accompagnés par des Aes Sedai. Des dizaines, dit-on. Voyager si près d’Aes Sedai ne vous a-t-il pas mis mal à l’aise ? D’après ce qu’on dit, le monde était différent, jadis, avant sa dislocation…
Même s’il ne le montra pas, la simple mention des Aes Sedai inquiétait Rhodric. En guise de « dizaines », il n’y en avait eu que quatre, mais ça suffisait pour lui rappeler les récits affirmant que les Aiels avaient trahi les Aes Sedai d’une manière dont nul ne se souvenait.
Mais les Aes Sedai n’avaient sûrement pas oublié. Depuis leur arrivée, un an plus tôt, elles étaient rarement sorties des chariots. Mais chaque fois, elles avaient regardé les Aiels d’un air mélancolique. En fait, Rhodric n’était pas du tout le seul à avoir tenté de les éviter…
— Nous escortons les Jenn, précisa Jeordam. Ce sont eux qui voyagent avec des Aes Sedai.
Garam hocha la tête comme s’il saisissait la nuance, puis il se pencha de nouveau sur sa selle et baissa le ton :
— Mon père a une Aes Sedai pour conseillère, même s’il essaie de le cacher aux citadins… Elle affirme que nous devons quitter ces collines et nous déplacer vers l’est. Selon elle, les rivières asséchées couleront de nouveau et nous construirons une grande ville à côté de l’une d’entre elles. Elle raconte bien des choses… J’ai entendu dire que les Aes Sedai prévoient de bâtir une cité et qu’elles ont trouvé des Ogiers pour le faire à leur place. Des Ogiers ! (Garam secoua la tête pour en chasser les légendes et revenir à la réalité.) Tu crois que les Aes Sedai ont l’intention de diriger de nouveau le monde ? Dans ce cas, nous devrions les tuer avant qu’elles nous anéantissent encore.
— Faites ce que vous jugez devoir faire, dit Jeordam sans trahir ce qu’il pensait lui-même. Je dois préparer mon peuple à traverser ces montagnes.
Garam se redressa sur sa selle, visiblement déçu. Sans doute parce qu’il espérait que les Aiels l’aideraient à tuer les Aes Sedai, supposa Rhodric.
— La Colonne Vertébrale du Monde, dit soudain le citadin. Elle a un autre nom. Certains l’appellent le Mur du Dragon.
— Un nom adapté, convint Jeordam.
Rhodric contempla les pics lointains. Un nom adapté, certes, et surtout pour les Aiels. Car leur nom secret, que nul ne connaissait, c’était le Peuple du Dragon. On ne le prononçait jamais à haute voix, sauf lorsqu’un guerrier recevait ses lances. Qu’y avait-il au-delà du Mur du Dragon ?
Des ennemis à combattre, sans nul doute… Car il y en avait toujours. Dans le monde, il existait seulement les Aiels, les Jenn… et les ennemis. Oui, rien de plus que ça.
Rand prit une profonde inspiration qui le brûla comme s’il n’avait pas respiré depuis des heures. Autour de lui, les colonnes de verre brillaient, plus éblouissantes que jamais. Trois mots résonnaient encore dans son esprit : Aiels, Jenn, ennemis… La scène qu’il venait de vivre ne s’était pas déroulée dans le désert. Il avait vécu un moment à une époque antérieure à l’arrivée des Aiels dans leur Tierce Terre.