À présent, il était encore plus près de Muradin, qui regardait nerveusement autour de lui, semblant lutter contre l’envie de faire un nouveau pas en avant.
Rand continua son chemin.
Accroupi sur le versant de la colline couvert d’un tapis blanc, Jeordam, traitant le froid par le mépris, regardait les cinq personnes qui avançaient dans sa direction. Trois hommes en cape de voyage et deux femmes vêtues d’une large robe qui avaient bien du mal dans la neige. Selon les anciens, l’hiver aurait dû être fini depuis longtemps, mais les saisons n’étaient plus ce qu’elles étaient, affirmaient-ils en se tordant les mains. Ils prétendaient aussi que la terre tremblait jadis et que les montagnes, comme l’eau d’un étang lorsqu’on jette une pierre dedans, ne cessaient de s’élever et de sombrer.
Âgé de dix-huit ans, né au milieu des tentes, il n’avait jamais connu d’autre vie que celle-là. La neige, les tentes et le devoir de protéger…
Abaissant son voile, il se redressa lentement et s’appuya à la longue hampe de sa lance pour ne pas effrayer les gens du chariot, comme on les surnommait parfois – mais ils s’immobilisèrent brusquement, les yeux rivés sur la lance, l’arc et le carquois de Jeordam.
Aucun de ces inconnus ne semblait plus vieux que lui.
— Vous avez besoin de nous, Jenn ? lança-t-il.
— Tu nous appelles ainsi pour te moquer de nous, répondit un grand type au nez pointu. Pourtant, c’est exact : nous sommes les seuls véritables Aiels. Car vous avez renié le Paradigme.
— C’est faux ! riposta Jeordam. Je n’ai jamais tenu une épée.
Il respira à fond afin de se calmer. On ne l’avait pas affecté à ce poste pour qu’il s’énerve contre des Jenn.
— Si vous êtes perdus, vos chariots sont par là, dit-il en désignant le sud avec la pointe de sa lance.
Posant une main sur le bras de Nez Pointu, une des femmes murmura quelques mots. Les trois autres voyageurs acquiescèrent, et Nez Pointu finit par les imiter à contrecœur. Avec les mèches blondes qui s’échappaient du châle noir noué autour de sa tête, la femme était plutôt jolie.
— Nous ne sommes pas perdus, dit-elle en regardant Jeordam comme si elle s’avisait de sa présence.
Mal à l’aise, elle tira sur les plis de son châle.
Jeordam hocha la tête. Il n’avait pas cru un instant que ces Jenn étaient perdus. Même lorsqu’ils avaient besoin d’aide, ces gens faisaient en général tout pour éviter ceux qui vivaient sous les tentes. Et ceux qui faisaient exception à cette règle étaient motivés par le désespoir de n’avoir pas trouvé d’assistance ailleurs.
— Suivez-moi.
Les tentes du père de Jeordam se dressaient à un peu moins d’un quart de lieue de là. De la neige les couvrait encore en partie, les rendant très difficiles à repérer. Au milieu, les semblables de Jeordam vaquaient à leurs occupations. Sans cesser de cuisiner, de réparer des armes ou d’échanger des salves de boules de neige avec un enfant, tous observaient avec méfiance les cinq inconnus.
Jeordam était très fier de son clan – deux cents personnes, soit bien davantage que dans les neuf autres camps éparpillés au nord de la position des chariots.
En revanche, les Jenn ne semblaient pas impressionnés. Comme toujours, l’idée qu’ils soient tellement plus nombreux que les Aiels fit bouillir le sang du jeune guerrier.
Très grand, déjà grisonnant et sinistre comme à l’accoutumée, Lewin sortit de sa tente. D’après ce qu’on disait, il ne souriait jamais, et Jeordam n’avait aucune raison de mettre en doute cette affirmation. En allait-il autrement avant que sa femme, la mère du jeune Aiel, ait été emportée par une mauvaise fièvre ? Jeordam aurait aimé le croire, mais il n’y parvenait pas.
Morin, la femme blonde, raconta une histoire qui n’étonna pas Jeordam. Les Jenn avaient commercé avec un village – un endroit protégé par un mur de rondins – et la nuit suivante, leurs « clients » étaient venus reprendre ce qu’ils leur avaient remis en paiement, et plus encore, les dépouillant littéralement. Les Jenn croyaient toujours pouvoir se fier aux gens qui habitaient dans des maisons. Ils pensaient aussi que le Paradigme les protégeait en toutes circonstances.
Là, il y avait eu des morts : plusieurs pères, une mère et des premiers-frères. Et des prisonniers : des premières-sœurs, une sœur-mère et une fille.
Cette dernière précision surprit Jeordam. Car la fille en question, âgée de cinq ans et enlevée pour être élevée par une autre femme, était celle de Morin. Dévisageant la voyageuse, Jeordam ajouta mentalement quelques années à l’âge qu’il lui aurait donné.
— Nous les ramènerons, promit Lewin.
Il saisit les lances qu’on lui tendait et les planta dans le sol.
— Si vous le souhaitez, vous pouvez rester avec nous, à condition d’être prêts à vous défendre, le cas échéant, et à nous protéger s’il le faut. Mais si vous faites ce choix, les chariots ne vous accepteront plus jamais.
Entendant cela, Nez Pointu se détourna et détala comme un lapin. Lewin ne parut pas ébranlé. Le plus souvent, quand on en arrivait à ce point, il restait rarement un seul Jenn.
— Ceux qui veulent nous accompagner jusqu’à ce village doivent avoir une lance. Mais n’oubliez pas : si vous prenez une arme pour l’utiliser contre des hommes, vous devrez demeurer avec nous. Pour les Jenn, vous serez morts, tout simplement.
Un des deux hommes hésita, mais il finit par saisir une lance, comme son compagnon. Et comme Morin.
Jeordam en resta bouche bée, et Lewin lui-même ne cacha pas sa surprise.
— Tu peux rester sans prendre une lance, dit-il. Et ça ne nous empêchera pas d’aller chercher les tiens. En revanche, saisir une arme implique que tu as la volonté de te battre, pas seulement de te défendre. Tu peux lâcher cette lance, il n’y a pas de honte à ça.
— Ils ont capturé ma fille, dit simplement Morin.
À l’immense surprise de Jeordam, Lewin acquiesça sans hésitation.
— Il y a une première fois pour tout, dit-il. Pour vraiment tout. Alors, qu’il en soit ainsi.
Traversant le camp, il tapa sur l’épaule de plusieurs hommes : une façon de sélectionner ceux qui allaient découvrir ce village défendu par un mur d’enceinte.
Jeordam fut le premier « élu ». Depuis qu’il avait l’âge de porter une lance, son père le sélectionnait toujours avant quiconque d’autre, et il n’aurait pas supporté qu’il en aille autrement.
Morin ne s’en sortit pas très bien avec la lance, dont la hampe se prenait dans le bas trop long et trop ample de sa robe.
— Tu n’es pas obligée de venir, l’informa Jeordam. Aucune femme ne l’a fait avant toi. Nous te ramènerons ta fille.
— J’entends aller chercher Kirin moi-même, et tu ne m’en empêcheras pas.
Une femme de tête, vraiment.
— Dans ce cas, tu dois t’habiller comme moi. Une robe n’est pas adaptée pour une mission nocturne… (Jeordam s’empara de la lance trop vite pour que la jeune femme puisse réagir.) Apprendre à manier cette arme n’est pas facile.
Les deux compagnons de Morin en étaient la preuve vivante. Alors qu’un guerrier tentait de les former, ils comprenaient tout de travers et réussissaient surtout à s’emmêler les pinceaux.
S’emparant d’une hachette, Jeordam raccourcit de trois bons pieds la hampe de la lance destinée à Morin. Ainsi, il ne restait plus que trois pieds de bois et près d’un pied d’acier.
— Frappe comme avec un couteau. Rien de plus… La hampe sert d’habitude à parer ou dévier des attaques, mais je trouverai pour te protéger quelque chose que tu pourras tenir de l’autre main.
Morin regarda le jeune homme d’une étrange façon.
— Quel âge as-tu ? demanda-t-elle d’un ton encore plus bizarre.