Après avoir obtenu la réponse, elle hocha pensivement la tête.
— Un de ces hommes est ton mari ? demanda Jeordam en désignant les deux lourdauds qui continuaient à se casser la figure en marchant sur leur propre lance.
— Mon époux a déjà fait son deuil de Kirin… Il se soucie plus des arbres que de sa propre fille.
— Les arbres ?
— Les Arbres de Vie… (Devant la perplexité de son interlocuteur, Morin secoua la tête.) Trois petits arbres plantés dans des tonneaux. Ils les couvent comme la prunelle de leurs yeux. Quand ils auront trouvé un endroit sûr, ils envisagent de les y enraciner. Alors, l’ancien temps renaîtra. Tu as remarqué ? Je dis « ils » pour parler des Jenn. Il semblerait que je n’en sois plus une… (Elle leva la lance raccourcie.) Voilà à qui je suis promise, désormais…
Dévisageant Jeordam, Morin demanda :
— Si quelqu’un enlevait ton enfant, parlerais-tu du Paradigme de la Feuille et de la souffrance qu’on nous envoie pour nous mettre à l’épreuve ?
Jeordam fit « non » de la tête.
— C’est bien ce que je me disais… Tu seras un très bon père. En attendant, apprends-moi à utiliser cette arme.
Une femme très étrange, mais vraiment jolie…
Lui reprenant la lance, Jeordam se livra à une démonstration accompagnée de commentaires. Avec sa hampe plus courte, la lance se révéla plus maniable, améliorant nettement la vitesse d’exécution du guerrier.
Morin le regardait avec un bien curieux sourire, mais il était trop concentré pour s’en apercevoir.
— Je t’ai vu dans le rêve, souffla-t-elle.
Jeordam ne l’entendit pas vraiment. Avec une lance de ce genre, il serait plus rapide qu’un escrimeur. Si tous les Aiels s’équipaient ainsi, les hommes d’épée n’auraient plus aucune chance contre eux. Nul ne pourrait plus s’opposer à eux.
Ils seraient invincibles.
Des éclairs jaillissaient entre les colonnes de verre, aveuglant presque Rand. Muradin n’était plus qu’à un pas ou deux devant lui. Un rictus dévoilant ses dents, il regardait fixement les colonnes qui les entraînaient tous les deux en arrière, dans le passé des Aiels. Un très lointain passé…
Rand sentit ses jambes bouger de leur propre volonté.
En avant… et en arrière dans le temps.
Lewin rectifia la position du voile antipoussière sur son visage et baissa de nouveau les yeux vers le petit camp où les braises d’un feu rougeoyaient encore sous un chaudron en fer. Dans le vent, Lewin capta une odeur de nourriture commençant à brûler. À la lumière de la lune, on distinguait très bien les silhouettes endormies sous leur couverture autour du feu. Il n’y avait pas de chevaux en vue…
Lewin regretta de ne pas avoir emporté d’eau. Mais sauf au moment des repas, seuls les enfants avaient le droit de boire. Dans un lointain passé dont il se souvenait à peine, l’eau n’était pas si rare, le vent ne soufflait pas sans cesse et les journées n’étaient pas si chaudes et si sèches. À présent, même les nuits n’offraient plus de répit, car la fournaise y était remplacée par une fraîcheur qui vous glaçait la moelle des os. Frissonnant, Lewin resserra autour de son torse les pans de la cape en peau de chèvre sauvage qu’il utilisait comme couverture.
Emmitouflés comme lui, les compagnons de Lewin étaient en train de le rejoindre – avec le vacarme qu’ils faisaient, délogeant des pierres et marmonnant des imprécations, qu’ils ne réveillent pas les dormeurs serait un miracle. Mais comment les en blâmer ? Surtout quand on n’était pas plus familier de cet exercice qu’eux…
Les voiles dissimulaient les visages de ces hommes, mais Lewin les connaissaient assez pour les identifier. Il y avait Luca le farceur, avec ses épaules une bonne demi-fois plus larges que celles des autres. Gearan, mince comme une cigogne, et le meilleur coureur de tous parmi les chariots. Charlin et Alijha étaient là aussi, de véritables frères jumeaux, n’était le tic de Charlin : incliner la tête chaque fois qu’il s’inquiétait.
Ce soir, il crevait d’angoisse, car Colline, la sœur des deux jumeaux, était prisonnière dans le camp. Comme Maigran, la sœur de Lewin.
Lorsqu’on avait retrouvé les sacoches des deux jeunes filles, la bandoulière cassée suite à des violences, tout le monde, à part les cinq jeunes guerriers, s’était résigné à pleurer puis à oublier, comme en tant d’occasions par le passé. Même le grand-père maternel de Lewin avait baissé les bras. Et s’il avait su ce que les cinq jeunes gens mijotaient, Adan leur aurait interdit de mettre leur plan à exécution.
Désormais, il ne savait plus que radoter au sujet de la foi qu’il fallait continuer à avoir envers des Aes Sedai dont Lewin n’avait jamais vu ne serait-ce que l’ombre. Ça, et l’obsession de garder en vie les Aiels. En tant que peuple, sans se soucier des individus. Pas même de Maigran.
— Ils sont quatre…, souffla Lewin. Les filles sont de notre côté du feu. Je vais aller les réveiller – discrètement – puis nous filerons pendant que leurs ravisseurs dorment.
Les quatre amis du jeune homme se consultèrent du regard et acquiescèrent. Idéalement, Lewin en convenait, ils auraient dû avoir un plan bien avant d’en être à ce point, mais le désir de sauver les filles et la nécessité de s’éloigner des chariots sans être vus avaient mobilisé toute leur énergie mentale.
Au début, Lewin n’aurait pas juré qu’ils seraient capables de pister ces hommes et de les rattraper avant qu’ils soient de retour dans leur village – un amas de huttes de fortune d’où les Aiels avaient été chassés sous une volée de pierres et de coups de bâton. Si les ravisseurs avaient réussi à rentrer chez eux, il n’y aurait plus rien eu à faire.
— Et s’ils se réveillent ? demanda Gearan.
— Je n’abandonnerai pas Colline, déclara Charlin, comme toujours beaucoup moins calme que son frère. Gearan, nous allons les ramener !
— Oui, c’est sûr, approuva Lewin.
Luca flanqua une bourrade dans les côtes de Gearan, qui acquiesça sans conviction.
Descendre la pente dans l’obscurité ne fut pas un jeu d’enfant. Alors que des brindilles desséchées se brisaient sous leurs chaussures, des pierres et des cailloux formaient des avalanches miniatures devant eux. Plus il tentait d’être discret, et plus Lewin aurait juré qu’il produisait un épouvantable boucan.
Luca tomba dans un buisson d’épineux qui craqua sinistrement. Par bonheur, il parvint à se tirer de ce mauvais pas sans pousser un seul cri. Charlin glissa et dévala sur les fesses une bonne partie de la pente. Miraculeusement, rien ne bougea autour du feu de camp.
À courte distance du camp, Lewin s’immobilisa, échangea des regards inquiets avec ses compagnons, puis continua sur la pointe des pieds. Quand il fut sur le « site », il eut l’impression que sa respiration faisait encore plus de bruit que les ronflements montant d’une des quatre plus grandes silhouettes de dormeur. Soudain, le silence se fit et une des couvertures se souleva. Mais rien ne se passa, les ronflements reprirent et Lewin s’autorisa à aspirer de nouveau de l’air.
Très prudemment, il s’agenouilla près d’une des plus petites silhouettes et écarta une couverture de laine quasiment raide de crasse. Maigran leva vers lui son visage tuméfié. Sa robe, constata-t-il, était en lambeaux. Pour l’empêcher de crier, il lui plaqua une main sur la bouche, mais elle ne réagit pas, continuant à river sur lui son regard vide.
— Je vais t’égorger comme un cochon, mon gars ! lança une voix rauque.
Une des silhouettes se redressa – un type à la barbe en bataille, puant comme un bouc. La lame d’un couteau brillant dans le prolongement de sa main, il flanqua des coups de pied aux deux dormeurs qui l’entouraient.
— Comme un cochon, oui… Tu sais couiner, minable ? Ou es-tu seulement capable de fuir, comme tous ceux de ton engeance ?