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— Enfuis-toi ! cria Lewin à sa sœur.

Elle resta amorphe, comme si tout ça ne l’intéressait pas. La saisissant par les épaules, il tenta de l’inciter à filer rejoindre les autres.

— Cours !

Maigran sortit de sous ses couvertures comme une somnambule. Colline était elle aussi réveillée – Lewin l’entendait gémir – mais elle semblait vouloir s’envelopper dans sa couverture et se cacher du monde.

Les yeux dans le vide, Maigran resta plantée où elle était.

— Même pas capables de détaler, ces miteux !

Triomphant, l’homme au couteau était en train de faire le tour du feu. Tous réveillés, les trois autres regardaient la scène, l’air goguenards.

Le barbu avançait à pas lents, comme pour mieux savourer ce qui allait suivre.

Lewin se demanda que faire. Puisqu’il n’avait aucune intention d’abandonner sa sœur, il allait devoir crever ici. Avec un peu de chance, Maigran en profiterait pour s’enfuir.

— Maigran, va-t’en ! Je t’en supplie, file d’ici.

La jeune fille ne broncha pas, comme si elle n’avait même pas entendu son frère. Que lui avaient donc fait ces porcs ?

— Nooooooooon ! cria Charlin.

Bondissant sur le barbu, il le ceintura un peu à la manière d’un ours qui attaque et le jeta sur le sol.

Les trois autres types se mirent debout d’un bond. Levant son épée, un chauve au crâne luisant sous la lumière blafarde de la lune fit mine de frapper Charlin.

Lewin ne sut jamais exactement comment les choses s’étaient enchaînées. Se retrouvant avec la poignée du chaudron dans la main, il prit son élan et propulsa l’ustensile de cuisine dans la tête du chauve, qui s’écroula comme si tous ses os étaient devenus de la guimauve. Déséquilibré, Lewin se contorsionna pour ne pas tomber dans le feu, atterrit juste à côté et lâcha son précieux chaudron.

Un type aux cheveux tressés leva à son tour son épée avec l’intention de le clouer au sol. Rampant en arrière comme une araignée, les yeux braqués sur la pointe de l’arme du tueur, Lewin chercha désespérément quelque chose qui lui permettrait de se défendre. Par miracle, ses mains se refermèrent sur ce qui devait être un bâton. Sans perdre une seconde, il le tendit vers son adversaire, le touchant entre les deux yeux.

L’homme lâcha son épée et bascula en avant, du sang jaillissant de sa bouche. Lewin n’avait pas trouvé un bâton, mais une lance…

Il lâcha la hampe dès qu’il comprit qu’il venait de tuer un homme. Mais c’était fait. S’écartant pour que le mort ne lui tombe pas dessus, il sentit qu’il tremblait de tous ses membres. Un cadavre. Il avait tué quelqu’un.

Soudain, le vent lui parut glacial.

Après quelques instants, il se demanda pourquoi un des compagnons du défunt ne l’avait pas « égorgé comme un cochon ». Regardant autour de lui, il fut surpris de découvrir tous ses amis autour du feu. Gearan, Luca et Alijha, haletants, écarquillaient les yeux d’horreur au-dessus de leur voile. Colline continuait à sangloter sous sa couverture et Maigran jouait toujours les statues de marbre. Agenouillé près d’elle, Charlin se recroquevillait sur lui-même comme un enfant. Quant aux quatre ravisseurs…

Le regard de Lewin passa sur chacun des cadavres.

— Nous les avons tués…, balbutia Luca. Que la Lumière ait pitié de nous !

Lewin approcha de Charlin et lui tapota l’épaule.

— Tu es blessé ?

Charlin bascula sur le côté. Ses mains rouges de sang serraient le manche du couteau planté dans son ventre.

— Lewin, ça fait mal…, gémit le blessé.

Il eut un dernier spasme, puis toute lumière déserta son regard.

— Qu’allons-nous faire ? demanda Gearan. Charlin est mort, et nous… Par la Lumière ! qu’avons-nous fait ? Et maintenant, qu’est-ce qui nous attend ?

— Pour commencer, nous allons ramener les filles parmi les chariots, répondit Lewin, incapable de détourner les yeux du regard vide de Charlin. Voilà ce qui nous attend.

Les jeunes gens collectèrent tout ce qui avait de la valeur – pour l’essentiel, le chaudron et les couteaux. Les objets métalliques ne se trouvaient pas aisément…

— Ce n’est pas du vol, tenta de justifier Alijha. Ces types ont dû dépouiller des gens comme nous, pour avoir tout ça.

Quand son ami fit mine de s’emparer d’une épée, Lewin l’en empêcha.

— Non, Alijha, c’est une arme conçue pour tuer des êtres humains. Elle n’a pas d’autre usage.

Le jeune homme ne protesta pas. Son regard balayant la zone, il se mit simplement en quête d’éventuelles lances.

Alors que Luca récupérait des couvertures qui serviraient à transporter le cadavre de Charlin, Lewin détourna la tête pour ne pas voir les restes des villageois.

— Alijha, une lance peut servir à chasser et donc à nourrir des gens. Pas une épée. Voilà pourquoi le Paradigme nous interdit d’en porter une.

Alijha ne dit rien, mais Lewin crut le voir ricaner sous son voile. Mais lorsque le petit groupe s’éloigna, les épées restèrent sur le sol, près des flammes agonisantes et des ravisseurs défunts.

Le retour, en pleine nuit et en portant la civière improvisée de Charlin, se révéla long et pénible, d’autant plus que les bourrasques soulevaient par moments de vrais nuages de poussière. Ignorant où elle était et avec qui elle marchait, Maigran trébucha plusieurs fois. Comme si la terreur la tenait toujours entre ses griffes, Colline sursautait dès que quelqu’un la touchait, y compris son frère. Lewin n’avait pas imaginé un retour si piteux. Normalement, les filles auraient dû être heureuses de recouvrer la liberté et les garçons d’avoir réussi leur « mission ». Mais il y avait le cadavre de Charlin… et le souvenir accablant de quatre meurtres.

Les feux de cuisson furent bientôt en vue. Puis ce fut au tour des chariots, les harnais déjà disposés afin que les haleurs puissent s’y atteler dès l’aube.

Après le coucher du soleil, personne ne s’éloignait du cercle de chariots. Lewin fut donc très surpris de voir trois silhouettes venir à leur rencontre. Reconnaissant Adan à ses cheveux blancs, il identifia également Nerrine, la mère de Colline, et Saralin, la sienne et celle de Maigran.

Soudain saisi d’un sombre pressentiment, Lewin abaissa son voile.

Les deux femmes enlacèrent leurs filles, les réconfortant avec de doux murmures. Colline sembla soulagée de se retrouver entre des bras aimants. Maigran, en revanche, ne montra aucun signe qu’elle reconnaissait Saralin – qui manqua éclater en sanglots en découvrant le visage tuméfié de son enfant.

Ses rides creusées par l’inquiétude, Adan regarda sévèrement les quatre jeunes hommes.

— Au nom de la Lumière ! que s’est-il passé ? Quand nous nous sommes aperçus que vous aviez également disparu… (Adan se tut, car son regard venait de se poser sur la civière.) Qu’est-il arrivé ?

Une question dont il redoutait la réponse, si on se fiait à son ton.

Lewin voulut répondre, mais Maigran le devança.

— Ils les ont tués, dit-elle, le regard perdu dans le vide et la voix semblable à celle d’une enfant. Les méchants hommes nous ont fait du mal. Mais Lewin est arrivé et il les a abattus.

— Tu ne dois pas dire des choses pareilles, mon enfant, souffla Saralin. Tu… (Elle se tourna vers Lewin, hésitante.) C’est la vérité ?

— Nous étions obligés, répondit Alijha. Ils ont tenté de nous tuer, et ils ont eu Charlin.

Adan recula d’instinct.

— Vous avez… tué ? Tué des hommes ? Auriez-vous oublié le Pacte ? Nous ne faisons de mal à personne ! Personne ! Rien ne justifie jamais de prendre la vie d’un autre humain. Vous m’entendez ?

— Grand-père, ils ont enlevé Maigran et Colline, et ils les ont violentées. Ils…

— Rien ne justifie un meurtre ! rugit Adan, furieux. Nous devons accepter ce qui nous arrive. La souffrance est une épreuve pour notre foi. Nous subissons et nous résistons. Sans commettre de meurtre. Vous ne vous êtes pas écartés du Paradigme, vous lui avez tourné le dos. Vous n’êtes plus Da’shain ! Vous êtes corrompus, et je ne vous laisserai pas souiller les Aiels. Partez d’ici, étrangers ! Tueurs ! Vous n’êtes pas les bienvenus parmi les chariots des Aiels.