Adan se détourna et s’éloigna comme si les quatre jeunes hommes n’existaient plus pour lui. Entraînant leurs filles, Saralin et Nerrine lui emboîtèrent le pas.
— Mère ! appela Lewin. (Il tressaillit quand Saralin se retourna vers lui, le foudroyant du regard.) Mère, s’il te plaît…
— Qui es-tu pour m’appeler ainsi ? Cache ton visage lorsque tu es en face de moi, étranger. Naguère, j’avais un fils qui te ressemblait. Je refuse de voir ses traits sur le faciès d’un tueur.
Sur ces mots, Saralin tourna le dos à son fils.
— Je suis toujours un Aiel ! cria Lewin.
Mais sa mère et sa sœur ne se retournèrent pas.
— Oui, je suis un Aiel ! rugit-il alors qu’il lui semblait entendre Luca pleurer.
Le vent redoublant de violence, il releva son voile.
Les éclairs semblaient à présent transpercer les yeux de Rand. La douleur de Lewin lui serrant toujours le cœur, il avait l’esprit en ébullition. Lewin n’avait pas d’armes, et de toute façon, il n’aurait pas su comment s’en servir. Tuer le terrifiait. Tout ça n’avait aucun sens.
Il avait presque atteint Muradin, désormais, mais l’Aiel n’avait pas conscience de sa présence. Le front ruisselant de sueur, son rictus devenu une grimace, il tremblait comme s’il bouillait d’envie de s’enfuir.
Rand fit un pas en avant dans l’espace… et recula dans le temps.
26
Les Dévoués
En avant dans l’espace, et en arrière dans le temps…
Couché dans le sable, au fond d’une cuvette, Adan serrait contre lui les enfants en pleurs de son fils mort. Alors qu’il pressait leur visage contre sa redingote en lambeaux, afin qu’ils ne voient plus rien, des larmes roulaient sur ses propres joues. À cinq et six ans, Maigran et Lewin avaient le droit de pleurer. Adan, quant à lui, s’étonnait qu’il lui restât encore des larmes à verser.
Prudemment, il jeta un coup d’œil hors de son trou. Plusieurs chariots brûlaient et les morts gisaient toujours là où ils étaient tombés. Les chevaux avaient disparu, à part ceux qui étaient encore attelés à des chariots dont on avait vidé le contenu sur le sol.
Dans de telles circonstances, Adan ne prêta guère d’attention aux caisses que les Aes Sedai avaient confiées aux Aiels et qui étaient désormais renversées dans la poussière. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait un spectacle de ce genre, ni les premiers cadavres d’Aiels qu’il devait regarder. Mais il ne pouvait pas s’attarder sur ces malheurs-là. Car les hommes armés d’épées, de lances et d’arcs – les responsables de cette boucherie – étaient en train de « charger » les chariots vides. Avec des femmes !
Adan vit Rhea, sa fille, embarquer dans un véhicule avec d’autres prisonnières – on eût dit que les tueurs, en riant aux éclats, étaient en train de s’occuper d’un troupeau d’oies.
Rhea, la dernière de ses enfants…
Elwin était mort à dix ans, emporté par la famine. Sorelle avait succombé à vingt ans aux assauts d’une fièvre dont ses rêves lui avaient annoncé la venue. À dix-neuf ans, après avoir découvert qu’il était capable de canaliser, Jaren s’était jeté d’une falaise.
Enfin, Marind avait été tué le matin même.
Adan aurait voulu hurler. Il bouillait d’envie de jaillir hors de son trou et d’empêcher ces monstres de lui prendre sa fille. Mais comment faire ? S’il cédait à sa fureur, ces types le tueraient, puis ils enlèveraient quand même Rhea. Pour s’amuser, ils pouvaient très bien abattre les enfants avant de partir. L’âge de leurs victimes ne les arrêtait pas, comme en témoignaient les nombreux petits cadavres qui jonchaient le sol.
Maigran s’accrocha à son grand-père comme si elle sentait qu’il songeait à la quitter. Lewin se tendit, à croire qu’il aurait volontiers imité sa sœur, s’il ne s’était pas estimé trop « grand » pour se comporter ainsi.
Adan caressa les cheveux des deux petits et continua à les empêcher de regarder. En revanche, il se força à ne pas détourner les yeux jusqu’à ce que les chariots entourés de cavaliers hurlant de triomphe se mettent en route, suivant de très loin les chevaux qui n’étaient déjà plus que de minuscules points noirs se dirigeant vers les pics couronnés de fumée qui barraient l’horizon.
Quand les véhicules aussi eurent presque disparu, Adan se leva et lâcha les enfants.
— Attendez-moi ici, leur dit-il. Ne bougez pas avant mon retour.
S’accrochant l’un à l’autre, le frère et la sœur aux joues baignées de larmes acquiescèrent sans trop comprendre.
Adan approcha du cadavre d’une femme et le retourna délicatement sur le dos. Siedre aurait pu dormir, tant son visage ressemblait à ce qu’il voyait chaque matin en ouvrant les yeux. Chaque fois, il était surpris de découvrir un peu de gris dans ses cheveux roux. Elle était son amour, sa vie – une femme éternellement jeune et nouvelle à ses yeux. Et voilà qu’il devait s’efforcer de ne pas regarder le devant de sa robe rouge de sang et la plaie béante qui zébrait sa poitrine.
— Que comptes-tu faire, Adan ? Réponds-nous. Que comptes-tu faire ?
Après avoir écarté une mèche vagabonde du front de Siedre – elle tenait beaucoup à être toujours impeccable – Adan se redressa et se tourna lentement pour affronter le petit groupe d’hommes terrorisés et furieux.
Très grand, les yeux enfoncés dans leurs orbites, Sulwin était le meneur, comme d’habitude. Comme pour cacher qu’il était un Aiel, il avait laissé pousser ses cheveux, et beaucoup d’hommes l’avaient imité. Une précaution qui n’avait fait aucune différence pour les derniers pillards et pour ceux qui les avaient précédés.
— J’ai l’intention d’enterrer nos morts et de continuer à vivre, Sulwin. (Adan baissa de nouveau les yeux sur Siedre.) Quelle autre option avons-nous ?
— Continuer, Adan ? Et comment ? Nous n’avons plus de chevaux. La nourriture et l’eau nous manqueront bientôt. Tout ce qu’il nous reste, ce sont des chariots pleins d’objets que les Aes Sedai ne viendront jamais chercher. Qui sont ces femmes, Adan, pour que nous sacrifiions nos vies afin de les transporter partout dans le monde en ayant peur de les toucher ? Nous ne pouvons pas continuer comme avant.
— Si ! cria Adan. Et c’est ce que nous ferons. Nous avons des jambes et une échine, comme les chevaux. S’il le faut, nous tirerons les chariots. Pas question de nous détourner de notre devoir !
Non sans surprise, Adan s’avisa qu’il brandissait le poing. Le bras tremblant, il rouvrit la main et la plaqua contre son flanc.
Sulwin recula, rejoignit ses compagnons et afficha la détermination de quelqu’un qui ne cédera plus un pouce de terrain.
— Non, Adan, dit-il. Nous avons pour mission de trouver un endroit sûr, et certains d’entre nous ont très exactement cette intention. Mon grand-père aimait me raconter les histoires qu’on lui racontait quand il était enfant. Dans ces récits, notre peuple vivait en paix et les gens venaient nous écouter chanter. Nous voulons trouver un endroit où nous ne risquerons plus rien, et où nous recommencerons à chanter.
— Chanter ? ricana Adan. J’ai entendu les mêmes histoires… Les chants des Aiels étaient merveilleux, paraît-il, mais tu ne connais pas plus que moi ces vieilles chansons. Ces mélodies sont perdues, et l’ancien temps ne reviendra pas. Nous ne nous détournerons pas de notre devoir envers les Aes Sedai pour courir après des chimères.