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— Parle pour toi, Adan, dit Sulwin. (Ses compagnons l’approuvèrent du chef.) Nous comptons bien trouver ce refuge – et les chansons avec !

Un bruit attira l’attention d’Adan, le forçant à se retourner. D’autres partisans de Sulwin étaient en train de décharger un chariot et une grande caisse était tombée, se brisant pour révéler ce qui semblait être un encadrement de porte en pierre rouge polie. Un peu partout, des Aiels déchargeaient d’autres chariots – et tous ces « insurgés » n’étaient pas des comparses de Sulwin. Un bon quart des survivants s’occupaient à délester les chariots de tout ce qui n’était pas des vivres ou des réserves d’eau.

— N’essaie pas de les arrêter…, avertit Sulwin.

Adan dut de nouveau se forcer à desserrer le poing.

— Tu n’es pas un Aiel, dit-il. Tu trahis tout ce qui nous est cher. Quoi que tu sois devenu, tu n’es plus un Aiel.

— Adan, nous respectons autant que toi le Paradigme de la Feuille.

— Va-t’en ! Tu n’es plus un Aiel. Tu es égaré – oui, égaré ! Je ne veux plus poser mes yeux sur toi.

Sulwin et ses complices se bousculèrent dans leur hâte d’échapper au courroux d’Adan.

Balayant du regard le charnier, celui-ci eut de nouveau le cœur serré. Tant de morts, tant de blessés qui gémissaient tandis qu’on s’occupait d’eux… Sulwin et ses égarés continuaient à décharger les chariots, mais avec un peu plus de respect. Les pillards avaient fracassé quelques caisses avant de constater qu’elles ne contenaient ni or ni nourriture. Par les temps qui couraient, les vivres étaient plus précieux que le métal jaune…

Adan étudia l’étrange portique et les piles de figurines en pierre qui voisinaient avec de bizarres objets en cristal et les boutures de chora en pot dont les partisans de Sulwin n’avaient plus rien à faire. Dans ce fatras, tout était-il utile ? Les Aiels devaient-ils être loyaux à des artefacts ? Eh bien, peut-être, et s’il en était ainsi, pourquoi ne pas l’accepter ? Une partie de ce « trésor » pouvait être sauvée. Bien sûr, il était impossible de déterminer à quoi les Aes Sedai pouvaient tenir plus particulièrement. Mais tout n’était pas condamné à disparaître.

Adan vit que Maigran et Lewin s’accrochaient à présent aux jupes de leur mère. Saralin avait survécu, et c’était une très bonne chose. Surtout après que son mari, le dernier fils vivant d’Adan, eut succombé le matin même, tué par la première flèche.

Tout n’était pas perdu… Et les Aiels aussi pouvaient être sauvés.

S’agenouillant, Adan prit Siedre dans ses bras.

— Nous sommes toujours loyaux, Aes Sedai…, murmura-t-il. Combien de temps devrons-nous le rester ?

Posant sa tête sur la poitrine de sa femme, Adan éclata en sanglots.

Des larmes ruisselant sur ses joues, Rand murmura un prénom :

— Siedre…

Le Paradigme de la Feuille ? Ce n’était pas une croyance des Aiels ! Hélas, il ne pouvait pas réfléchir clairement. À dire vrai, il avait du mal à réfléchir tout court. Les éclairs lui vrillaient à présent le cerveau. Près de lui, Muradin, les yeux exorbités, criait à s’en briser les cordes vocales, comme s’il assistait à la mort de toute chose.

Il criait, certes, mais pas un son ne sortait de sa gorge.

Les deux hommes avancèrent ensemble.

Au sommet de la falaise, Jonai sondait l’est au-dessus des eaux irisées de reflets par le soleil. Comelle se dressait à cent lieues de là. Enfin, s’était dressée… Ou plutôt, s’était accrochée aux montagnes qui dominaient la mer. À cent lieues de là, où les eaux s’étendaient désormais.

Si Alnora avait toujours été en vie, tout aurait paru plus facile. Mais sans ses rêves, Jonai ne savait que faire ni où aller. Sans elle, à dire vrai, il n’avait plus vraiment envie de vivre. Alors qu’il se détournait pour rejoindre les chariots d’un pas traînant, il sentit chacun de ses cheveux gris lui rappeler son âge. Il y avait de moins en moins de chariots, et leur état ne s’améliorait pas. Les gens aussi se faisaient plus rares. Quelques milliers là où il y en avait eu des dizaines de milliers. Cela dit, ils restaient trop nombreux pour les chariots disponibles. À part les nourrissons, tout le monde voyageait à pied, désormais.

Ses yeux bleus bien trop méfiants pour un jeune homme de son âge, Adan attendait Jonai devant le premier chariot.

Quand il regardait autour de lui, Jonai s’attendait toujours à voir Willim. Mais ce garçon-là avait été banni, bien des années plus tôt, lorsqu’il s’était mis à canaliser le Pouvoir – sans parvenir à arrêter, même s’il mobilisait toute sa volonté pour ça. Trop d’hommes en mesure de canaliser existaient en ce monde. Du coup, il fallait absolument se séparer des garçons qui montraient des dispositions. Pourtant, Jonai aurait donné cher pour que ses enfants lui reviennent. À quand remontait la mort d’Esole ? Un tout petit cadavre enfoui dans un trou creusé à la hâte, victime d’une maladie qu’une Aes Sedai aurait pu guérir, s’il y en avait eu une dans les environs.

— Des Ogiers nous rendent visite, père ! s’écria Adan, tout excité. Ils viennent du nord…

Depuis toujours, Jonai soupçonnait son fils de ne pas croire un mot des histoires qu’il lui racontait sur les Ogiers.

Le groupe dont parlait Adan était en piteux état. Une cinquantaine d’individus aux joues creuses et aux oreilles en berne. Au fil du temps, Jonai s’était habitué à voir le visage défait des membres de son peuple, presque tous vêtus de haillons, désormais. Mais que des Ogiers ressemblent ainsi à des épaves le bouleversa.

Peut-être, mais il devait d’abord se soucier des siens, et de ses obligations vis-à-vis des Aes Sedai. Quand en avait-il vu une pour la dernière fois ? Peu après la mort d’Alnora… Mais trop tard pour la malheureuse. La sœur avait guéri les malades encore vivants, récupéré quelques sa’angreal, puis elle s’en était allée, riant amèrement lorsque Jonai lui avait demandé où il pouvait trouver un endroit sûr. Vêtue d’une robe rapiécée à l’ourlet usé jusqu’à la trame, elle ne donnait pas l’impression d’être totalement saine d’esprit. À l’entendre, un des Rejetés n’était que partiellement emprisonné, voire pas du tout. Ishamael, affirmait-elle, avait encore une influence sur le monde. Tout bien pesé, elle devait être aussi folle que les Aes Sedai masculins encore vivants.

Jonai se reconcentra sur les Ogiers debout devant lui, vacillant sur leurs grandes jambes. Depuis la mort d’Alnora, ses pensées vagabondaient beaucoup trop. S’avisant que les Ogiers avaient tous entre les mains un bol et un morceau de pain, il s’aperçut, non sans surprise, qu’il éprouvait une ombre de colère à l’idée que quelqu’un avait décidé de partager leurs maigres réserves de nourriture. Combien d’Aiels pouvaient vivre sur ce que consommaient cinquante Ogiers ?

Non, il faisait fausse route. Partager était bien dans l’esprit du Paradigme. Donner sans compter…

Cent Aiels ? Deux cents ?

— Vous avez des boutures de chora, dit un des Ogiers.

Du bout de ses gros doigts, il caressa les feuilles en forme de trèfle des deux plantes en pot accrochées au flanc d’un chariot.

— Quelques-unes, répondit Jonai. Elles meurent, mais nos anciens en plantent d’autres un peu avant…

Les arbres ne l’intéressaient pas, car il songeait aux êtres dont il devait s’occuper.

— Où en sont les choses dans le Nord ?

— Ça va mal, répondit une Ogier. Les Terres Dévastées s’étendent en direction du sud, et on voit de plus en plus de Myrddraals et de Trollocs.

— Je croyais qu’ils étaient tous morts…

Le nord n’était donc pas une option. Et qu’en était-il du sud ? Dans cette direction, la mer de Jeren était à dix jours de voyage. Enfin, dans des conditions normales. Mais Jonai était si fatigué… Oui, épuisé.