— Vous venez de l’est ? demanda un autre Ogier.
Il sauça le fond de son bol avec un morceau de pain qu’il engloutit aussitôt.
— Comment ça se passe, à l’est ?
— Très mal, répondit Jonai. Mais peut-être pas si mal que ça pour vous, cependant. Il y a dix jours – non, douze ! – des gens ont volé un tiers de nos chevaux avant que nous ayons pu leur échapper. Nous avons dû abandonner des chariots…
Un crève-cœur… Laisser en arrière des chariots et tout ce qu’ils contenaient. Des objets confiés aux Aiels par les Aes Sedai… Ce n’était pas la première fois que ça arrivait, mais ça n’avait rien de consolant, bien au contraire.
— Tous les gens que nous croisons nous dépouillent de quelque chose. Mais ils n’oseront peut-être pas s’attaquer à des Ogiers.
— Peut-être, répéta une Ogier qui ne semblait pas y croire un instant.
Jonai n’était pas certain non plus de croire ce qu’il disait. Il n’existait plus aucun endroit sûr, pour les Ogiers comme pour quiconque d’autre.
— Sais-tu où se trouve l’un ou l’autre de nos Sanctuaires ? demanda la même femme.
Jonai soutint son regard.
— Non. Non… Mais vous les trouverez sans doute.
— Nous venons de si loin…, soupira un Ogier du dernier rang. Et le paysage a tellement changé.
— Si nous ne trouvons pas très vite un Sanctuaire, dit la première Ogier, nous mourrons… Je sens jusque dans mes os le mal du pays… Il faut que nous trouvions un Sanctuaire ! Il le faut !
— Je ne peux pas vous aider, soupira Jonai, le cœur serré.
Le paysage avait changé et il continuait à se modifier. Une plaine traversée voilà un an pouvait être devenue une chaîne de montagnes. Ou l’inverse. Les Terres Dévastées s’étendaient, les Myrddraals et les Trollocs n’étaient pas tous morts… Des pillards au visage bestial écumaient le monde, et ils ne savaient rien des Da’shain ou s’en fichaient comme d’une guigne.
Jonai eut l’impression qu’il ne pouvait plus respirer. Les Ogiers étaient perdus. Les Aiels aussi. Tout partait à la dérive…
Sa poitrine se resserrant, il tomba à genoux et se plia en deux, une main sur le cœur.
Adan s’accroupit près de lui.
— Père, que se passe-t-il ? Que puis-je faire pour toi ?
Jonai réussit à saisir son fils par le col effiloché de sa veste et le tira vers lui.
— Conduis… les nôtres… vers le sud.
Chaque mot était une torture entre les spasmes qui lui déchiraient la poitrine.
— Père, c’est toi qui…
— Écoute-moi ! Conduis-les… vers le sud. Guide les Aiels vers la sécurité. Respecte le Pacte et… et conserve ce que les… ce que les Aes Sedai nous ont confié. Attends qu’elles reviennent chercher… Mon fils, le Paradigme de la Feuille, tu dois…
Jonai avait essayé de toutes ses forces, Solinda Sedai devrait en convenir. Oui, il avait essayé.
Alnora…
Alnora…
Tandis que ce nom mourait dans son esprit, l’étau se desserra dans la poitrine de Rand. Aucun sens ! Tout ça n’avait aucun sens ! Comment ces gens pouvaient-ils être des Aiels ?
Au cœur des colonnes, les éclairs se déchaînaient et l’air semblait tourbillonner.
Près de Rand, Muradin tentait toujours de crier. Il arracha son voile, puis se griffa le visage, y laissant des sillons sanglants.
En avant.
Jonai pressait le pas dans les rues désertes en s’efforçant de ne pas regarder les bâtiments éventrés et les choras déracinés. La mort partout… Au moins, on avait enlevé de là les derniers chars-jo depuis longtemps abandonnés.
Les ultimes répliques du séisme continuaient à faire trembler le sol sous les pieds de Jonai. Il portait sa tenue de travail, son cadin’sor, même si la tâche qu’on lui avait confiée n’avait aucun rapport avec ce qu’il était formé à faire. À soixante-trois ans, dans la force de l’âge – trop jeune encore pour avoir des cheveux gris –, il se sentait vieux et fatigué.
Personne ne s’interposa lorsqu’il pénétra dans le Hall des Serviteurs, car il n’y avait devant l’entrée pas âme qui vive pour interroger un visiteur ou simplement le saluer. À l’intérieur, une foule de gens allaient et venaient, portant des documents ou des boîtes, mais personne ne lui accorda un regard. Ces hommes et ces femmes étaient paniqués, ça tombait sous le sens, et chaque nouvelle secousse tellurique les angoissait un peu plus.
Très troublé, Jonai traversa l’antichambre et s’engagea dans le grand escalier aux marches blanches veinées d’argent maculées de boue. Personne n’avait pris le temps de nettoyer. Peut-être parce que tout le monde s’en fichait.
La porte que cherchait Jonai n’était pas de celles auxquelles il convenait de frapper. Parfaitement ordinaire, contrairement à celles des salles d’apparat, au minimum dorées à l’or fin, elle ne représentait pas un obstacle, et il la franchit sans difficulté. Derrière, une demi-douzaine d’Aes Sedai se tenaient autour d’une longue table, leur vive conversation, pour employer un euphémisme, les empêchant de remarquer que le bâtiment tremblait sur ses fondations.
Jonai nota qu’il n’y avait que des femmes.
Les sangs glacés, il se demanda si un homme assisterait de nouveau à une réunion de ce genre. Quand il vit ce qui reposait sur la table, son cœur manqua s’arrêter de battre. Une épée de cristal – un artefact lié au Pouvoir ou un simple ornement, il aurait été bien en peine de le dire – maintenait l’étendard de Lews Therin Fléau de sa Lignée déployé comme une nappe, ses deux extrémités traînant sur le sol.
Que faisait ici ce symbole d’un homme mille fois maudit ? Pourquoi n’avait-il pas été brûlé, comme aurait dû être consumé le souvenir de son propriétaire ?
— Que vaut ta prédiction, demanda Oselle, criant presque, si tu ne peux rien nous dire sur la chronologie des événements ? (Sa longue crinière noire oscilla quand elle secoua furieusement la tête, tremblant de rage.) L’avenir du monde en dépend ! Oui, le futur ! Et la Roue elle-même !
Ses yeux noirs ne cillant pas, Deindre répondit sur un ton plus adapté à l’équanimité usuelle des Aes Sedai :
— Je ne suis pas le Créateur. Tout ce que je peux te dire, c’est ce que je vois.
— Du calme, mes sœurs, implora Solinda.
Pour l’heure, elle était la plus sereine de toutes les sœurs, sa très classique robe en streith d’un bleu pâle évoquant une brume matinale. Les cheveux roux qui cascadaient jusqu’à sa taille étaient presque de la même couleur que ceux de Jonai, dont le grand-père maternel, dans son jeune âge, avait été au service de Solinda. Pourtant, en digne Aes Sedai, elle paraissait plus jeune que Jonai…
— Le temps des querelles intestines est révolu, continua Solinda. Jaric et Haindar seront tous les deux ici demain.
— Ça signifie que nous ne pouvons faire aucune erreur, Solinda.
— En d’autres termes, nous devons savoir !
— Y a-t-il une chance pour que… ?
Jonai cessa d’écouter. Les sœurs le remarqueraient lorsqu’elles seraient disposées à lui parler.
Il n’était pas le seul « intrus » dans la salle. Près de la porte, Someshta était assis dos au mur. Dans cette position, ce géant qui semblait entièrement composé de feuilles et de lianes restait plus grand que Jonai. Une sorte de fissure brun et noir – comme un mélange de moisi et de brûlé – courait le long du visage du Nym et creusait un sillon dans l’herbe verte qui lui tenait lieu de chevelure. Quand il regarda Jonai, ses yeux noisette voilés trahirent son malaise.
Et lorsque Jonai le salua de la tête, il tapota la « fissure » et plissa le front.