Выбрать главу

— Je vous connais ? demanda-t-il.

— Je suis ton ami, répondit Jonai, le cœur serré.

Il n’avait pas vu Someshta depuis des années, mais on lui avait parlé de son triste état. Et d’après ce qu’il avait entendu dire, presque tous les Nyms étaient morts.

— Tu me portais sur tes épaules quand j’étais petit… Tu ne t’en souviens pas ?

— Des chansons… Y avait-il des chansons ? Tant de choses ont disparu. Mais les Aes Sedai disent que certaines reviendront. Tu es un Enfant du Dragon, n’est-ce pas ?

Jonai fit la grimace. Ce nom était une source de problèmes, même s’il n’avait rien de mensonger. Mais combien de citoyens, aujourd’hui, croyaient que les Da’shain avaient un jour servi le Dragon et aucun autre Aes Sedai ?

— Jonai ?

La voix de Solinda… La voyant approcher, Jonai s’agenouilla. Les autres sœurs se querellaient toujours, mais en mode mineur.

— Tout est prêt, Jonai ?

— Oui, Aes Sedai… (Jonai hésita puis se jeta à l’eau.) Solinda Sedai, certains d’entre nous désirent rester. Nous pouvons encore être utiles.

— Sais-tu ce qui est arrivé aux Aiels à Tzora ?

Jonai acquiesça. Soupirant, Solinda tendit la main et lui ébouriffa les cheveux comme s’il était un enfant…

— Bien sûr que tu le sais… Les Da’shain ont plus de courage que… Dix mille Aiels se tenant par le bras et chantant pour tenter de rappeler à un fou qui ils étaient et qui il avait lui-même été… Dix mille Aiels tentant de le détourner de sa folie avec une chanson et leur corps. Jaric Mondoran les a tous tués. Il se tenait là, les massacrant en les regardant comme s’il ne les avait jamais vus, et ils continuaient à serrer les rangs en chantant. On m’a dit qu’il a écouté le chant pendant près d’une heure, avant de tuer le dernier Aiel. Ensuite, la cité de Tzora brûla, consumée par une unique flamme qui dévasta la pierre, le métal et la chair. À l’endroit où se dressait la deuxième plus grande ville du monde, il ne reste plus qu’une vaste étendue vitrifiée…

— Mais beaucoup de gens ont eu le temps de fuir, Aes Sedai. Les Da’shain le leur ont gagné, parce qu’ils ne connaissent pas la peur.

La main de Solinda tira douloureusement sur les cheveux coupés court de Jonai.

— Les citadins ont déjà quitté Paaren Disen, Jonai. De plus, les Da’shain ont encore un rôle à jouer, et si Deindre daigne voir assez loin dans l’avenir, nous saurons même lequel. Quoi qu’il en soit, j’ai l’intention de sauver quelque chose du désastre, et ce « quelque chose », c’est ton peuple.

— Qu’il en soit ainsi, dit Jonai à contrecœur. Nous veillerons sur ce que vous nous avez confié jusqu’à ce que vous veniez le reprendre.

— Oui, ce que nous vous avons confié… (Solinda sourit, cessa de tirer sur les cheveux de Jonai, les caressa une dernière fois et croisa les mains.) Jonai, vous mettrez en sécurité ces… objets. Ne cessez jamais de vous déplacer avant d’avoir trouvé un endroit sûr où personne ne pourra vous faire du mal.

— Il en sera ainsi, Aes Sedai.

— Et Coumin ? S’est-il calmé ?

Même s’il aurait préféré se couper la langue avec les dents, Jonai ne put s’empêcher de dire la vérité à l’Aes Sedai.

— Mon père se cache quelque part en ville. Il a tenté de nous convaincre de… résister. Il n’écoute rien, Aes Sedai. Rien du tout. Il a trouvé une vieille lance-choc je ne sais où, et…

Jonai ne parvint pas à continuer. Alors qu’il s’attendait à subir le courroux de Solinda, il vit des larmes perler à ses paupières.

— Le Pacte, Jonai… Si les Da’shain perdent tout, qu’ils conservent au moins le Paradigme de la Feuille. Jure-le-moi !

— Bien sûr, Aes Sedai, répondit Jonai, troublé.

Le Pacte était les Aiels et les Aiels étaient le Pacte. Abandonner le Paradigme reviendrait à se renier eux-mêmes. Coumin n’avait rien de représentatif. D’après ce qu’on disait, il était « à part » depuis l’enfance – bref, il n’avait rien d’un Aiel, même si personne n’aurait pu dire pourquoi.

— Va-t’en, Jonai. Je veux que vous soyez loin de Paaren Disen dès demain. Surtout, n’oublie pas : reste sans cesse en mouvement. Garde les Aiels en sécurité.

Jonai inclina la tête, mais l’Aes Sedai l’ignora, de nouveau concentrée sur la querelle.

— Solinda, pouvons-nous faire confiance à Kodam et à ses compagnons ?

— Il faudra bien, Oselle… Ils sont jeunes et sans expérience, mais pratiquement épargnés par la souillure. De toute façon, nous n’avons pas le choix.

— Dans ce cas, nous ferons ce qui s’impose. L’épée devra attendre. Someshta, nous avons une mission pour le dernier des Nyms, si tu consens à l’accepter. Nous t’avons déjà trop demandé, et nous allons te demander encore plus.

Alors que le Nym se levait, sa tête touchant le plafond, Jonai recula vers la sortie en s’inclinant. Concentrées sur leurs plans, les Aes Sedai ne le regardaient pas, mais il respecta cependant le protocole. Une manière de leur rendre les derniers honneurs, car il doutait de jamais les revoir.

Sortant au pas de course du Hall des Serviteurs, il traversa la ville en direction de l’endroit, hors de l’agglomération, où attendait la grande assemblée. Des milliers de chariots disposés sur dix rangs s’étendant sur près de deux lieues… Des véhicules chargés de vivre, d’eau et des caisses confiés par les Aes Sedai. Toute une collection d’angreal, de sa’angreal et de ter’angreal qui ne devait surtout pas tomber entre les mains d’hommes condamnés à perdre la raison lorsqu’ils utilisaient le Pouvoir de l’Unique. Naguère, il y aurait eu bien d’autres moyens de transporter ces trésors. Des chars-jo, des sauteurs, des planeurs et même des ailes-sho géantes. Désormais, des chariots et leur attelage devraient suffire, si archaïque que ce fût.

Les Aiels attendaient au milieu des chariots. Assez d’individus pour peupler une ville, certes, mais néanmoins les derniers survivants de leur peuple.

Une délégation composée d’hommes et de femmes vint à la rencontre de Jonai pour lui demander si les Aes Sedai acceptaient qu’une partie des Aiels ne s’en aillent pas.

— Non… Nous devons obéir… Les Da’shain sont les loyaux serviteurs des Aes Sedai.

Les Aiels venus accueillir Jonai se dispersèrent, retournant lentement vers les chariots. Certains mentionnèrent le nom de Coumin – semblait-il, en tout cas – mais le fils du renégat ne se laissa pas perturber. Regagnant son chariot, placé à la tête d’une des rangées centrales, il constata que les chevaux étaient nerveux à cause des secousses.

Les fils de Jonai étaient déjà perchés sur le banc du conducteur. Willim, quinze ans, tenait les rênes tandis qu’Adan, de cinq ans plus jeune, souriait fièrement à côté de lui. Sur la toile goudronnée qui recouvrait leurs possessions (et les trésors remis par les Aes Sedai), Esole jouait avec une poupée. Avec un tel chargement, seuls les très jeunes enfants et les vieillards pouvaient voyager dans les chariots.

Une dizaine de boutures de chora plantées dans des pots étaient rangées derrière le banc du conducteur et y resteraient jusqu’à ce que les Aiels aient trouvé un endroit sûr.

Une étrange cargaison ? Peut-être, mais pas un chariot ne partirait sans ses boutures. Une réminiscence de temps révolus de longue date et le symbole d’un avenir meilleur toujours en gésine. Les gens avaient besoin d’espoir… et de symboles.

Attendant près de l’attelage, ses cheveux noirs brillants lui tombant sur les épaules, Alnora ressemblait à la jeune fille que Jonai avait rencontrée dans sa jeunesse. Mais l’inquiétude lui laissait des cernes autour des yeux, ces derniers temps.