Jonai étouffa ses propres angoisses et sourit à sa femme.
— Tout ira bien, épouse de mon cœur…
Alnora ne répondant pas, il ajouta :
— Tu as rêvé ?
— Pas de l’avenir proche… Tout ira bien, tout ira bien, et le reste aussi ira bien. (Avec un sourire hésitant, Alnora tendit une main et caressa la joue de son mari.) Avec toi, époux de mon cœur, je sais qu’il en sera toujours ainsi.
Jonai leva les bras, donnant le signal du départ.
Les chariots s’ébranlèrent, conduisant les Aiels loin de Paaren Disen.
Rand secoua la tête pour s’éclaircir les idées. Trop de souvenirs se bousculaient dans sa tête.
Alors que les éclairs occultaient tout, le vent entraînait toujours plus de poussière dans un vortex tourbillonnant. Les joues lacérées, Muradin s’attaquait à présent à ses yeux.
En avant.
Dans ses vêtements de travail – un pantalon large et une veste longue tirant sur l’ocre plus des bottes souples à lacets –, Coumin s’agenouilla à la lisière de la zone labourée. Tout autour du champ, les Aiels et les Ogiers formaient une sorte de haie d’honneur. Dix Da’shain placés à deux pas de distance les uns des autres, puis un Ogier et de nouveau dix Aiels…
Le champ voisin était entouré de la même façon. En face, les soldats montés sur leur char-jo blindé brandissaient des lances-choc. Telle une guêpe de métal noir, un planeur survolait la zone avec deux hommes à son bord.
Coumin venait d’avoir seize ans et les femmes avaient enfin décidé que sa voix était assez grave pour qu’il participe à la mélodie des graines.
Hommes et Ogiers, les soldats le fascinaient comme l’eût fait un serpent venimeux multicolore. Ces guerriers tuaient. Le grand-père maternel de son père, Charn, affirmait que les soldats n’avaient pas toujours existé. Coumin n’en croyait pas un mot. Sans les soldats, qui aurait pu empêcher les Cavaliers de la Nuit et les Trollocs de massacrer tout le monde ? Bien sûr, selon Charn, à l’époque en question, il n’y avait eu ni Myrddraals ni Trollocs. Pas de Rejetés, et pas davantage de Créatures des Ténèbres. Beaucoup de ses récits, proclamait Charn, venaient d’un temps antérieur à celui des soldats, des Cavaliers de la Nuit et des Trollocs. À cette époque, le Seigneur de la Tombe était emprisonné et personne ne connaissait son nom – et pas davantage le mot « guerre ».
Coumin n’imaginait même pas qu’un tel monde avait pu exister. Au jour de sa naissance, la guerre était déjà une antique réalité…
S’il les tenait pour des affabulations, il appréciait les histoires de son grand-père, même si certaines valaient au vieil homme des regards dubitatifs ou courroucés. Par exemple lorsqu’il prétendait avoir été au service d’un des Rejetés. De Lanfear en personne, pour être précis. Autant dire qu’il avait été au service d’Ishamael. Et si Charn aimait à en rajouter, Coumin aurait préféré qu’il raconte avoir été le serviteur de Lews Therin, rien de plus ni de moins. Bien entendu, tout le monde aurait voulu savoir pourquoi il n’était pas aux côtés du Dragon, mais ç’aurait quand même mieux valu que la situation actuelle. Pour tout dire, Coumin n’aimait pas la façon dont les citadins regardaient Charn quand il déclarait que Lanfear n’avait pas toujours été maléfique.
Un mouvement, au bout du champ, lui indiqua qu’un Nym approchait. La tête, les épaules et le torse plus grands que ceux de n’importe quel Ogier, le géant végétal marchait dans la terre ensemencée. Sans avoir besoin de regarder, Coumin sut que des pousses jaillissaient partout où il avait laissé l’empreinte de son pied gauche. C’était Someshta, entouré par son habituel nuage de papillons blanc, jaune et bleu. Des murmures coururent dans les rangs de citadins venus assister au spectacle et parmi les propriétaires des champs. Désormais, chacun d’eux aurait son Nym…
Coumin se demanda s’il devait interroger Someshta au sujet des histoires de Charn. Lors d’une conversation avec le Nym, il avait appris que ce dernier était assez vieux pour savoir si son grand-père disait la vérité. En ce monde, nul n’était plus vieux que les Nyms. On murmurait même qu’ils ne mouraient jamais et qu’il en serait ainsi tant que des végétaux pousseraient.
Hélas, ce n’était pas le moment de seulement envisager d’importuner un Nym avec des questions.
Comme il convenait, les Ogiers commencèrent à chanter de leur voix de basse qui semblait être celle de la terre elle-même. Les Aiels se redressèrent, les hommes donnant la réplique aux Ogiers, le timbre le plus bas restant haut perché comparé au leur. Les chants se combinèrent pourtant, comme s’ils s’entrelaçaient, et Someshta, s’emparant de ces fils invisibles, les tissa pour créer sa propre danse qui l’entraîna à travers tout le champ, les bras écartés, tandis que certains papillons se posaient sur la pointe de ses doigts tendus.
Coumin entendit les graines chanter dans les autres champs, les femmes tapant dans les mains pour encourager les hommes à accélérer le rythme, marquant ainsi le tempo de la vie naissante. Mais ces perceptions devinrent soudain lointaines. Pris dans la chanson, Coumin eut le sentiment que c’était lui, non les notes qu’il émettait, que Someshta unissait au sol et aux graines en un tissage serré.
Des graines ? Non, des pousses vigoureuses de zemai partout où le Nym avait posé le pied. Des plantes qu’aucune maladie n’affecterait jamais et qui n’auraient rien à craindre des insectes. Devenant au bout du compte deux fois plus hautes qu’un homme, elles finiraient dans les silos et les granges de la ville.
Coumin était né pour cela : cette chanson et toutes les autres chansons liées aux graines. Affirmant qu’il lui manquait l’étincelle, les Aes Sedai ne l’avaient pas pris avec eux quand il avait dix ans. Un « échec » qu’il ne regrettait pas. Recevoir la formation d’un Aes Sedai aurait sans doute été merveilleux, mais sûrement pas plus que l’expérience qu’il était en train de vivre.
La chanson mourut lentement sous la direction des Aiels. Someshta continua à danser quelques instants après que la dernière voix se fut tue, et la mélodie sembla flotter dans l’air jusqu’au moment où il s’immobilisa.
Alors, tout fut accompli.
Non sans surprise, Coumin constata que les citadins étaient partis. Il n’eut pas le temps de s’appesantir sur cette affaire, car les femmes approchaient déjà, rayonnantes, pour féliciter les hommes. Et désormais, il était l’un d’eux, plus un gamin, même si les femmes hésitaient encore entre lui poser un baiser sur les lèvres et ébouriffer sa courte chevelure rousse.
Soudain, Coumin s’aperçut qu’un soldat les regardait, campé à quelques pas de là. L’homme avait abandonné quelque part sa lance-choc et sa cape de bataille en tissu caméléon, mais il portait toujours son casque en forme de tête d’insecte dont les mandibules lui dissimulaient le visage, bien que la visière noire spéciale en soit relevée.
Comme s’il s’avisait qu’il ne risquait pas de passer inaperçu ainsi équipé, le soldat retira son casque, révélant le visage d’un jeune homme brun de quatre ou cinq ans plus vieux que Coumin.
Lorsque le regard marron étrangement fixe du guerrier croisa le sien, l’Aiel frissonna. Quatre ou cinq ans de plus que lui ? C’était cohérent avec le visage, mais ce regard… L’homme avait dû être sélectionné à dix ans pour suivre l’entraînement militaire. Par bonheur, les Aiels n’étaient pas soumis à cette sélection.
Tomada, un des Ogiers, approcha du soldat, ses oreilles poilues pointant en avant d’une manière presque inquisitrice.
— Tu as des nouvelles, homme de guerre ? Pendant que nous chantions, j’ai vu que les soldats étaient surexcités sur le char-jo.