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L’homme hésita.

— Eh bien, je dois pouvoir en parler, même si ce n’est pas confirmé. Selon un rapport, Lews Therin a conduit les Compagnons au combat ce matin à l’aube. Une attaque contre le mont Shayol Ghul ! Quelque chose perturbe nos communications, mais il semble que la Brèche soit comblée – avec la majorité des Rejetés du bon côté ! Et peut-être même la totalité…

— Alors, c’est terminé…, souffla Tomada. Enfin ! Que la Lumière en soit remerciée !

— Oui… (Le soldat regarda autour de lui, l’air soudain un peu perdu.) Je… Je suppose que c’est fini… Je… (Il regarda ses mains, les levant un peu, puis les laissa retomber le long de ses flancs.) Les gens ont commencé à fêter la victoire sans attendre de confirmation… (Il soupira de lassitude.) Si les nouvelles sont vraies, ça continuera pendant des jours. Je me demandais si… Non, ils refuseront que des soldats se joignent à eux. Et vous ?

— Ce soir, peut-être, répondit Tomada. Mais nous devons visiter encore trois villes pour compléter notre tournée.

— Oui, bien sûr… Vous avez encore du travail… Au moins, vous avez ça… (Le soldat regarda de nouveau autour de lui.) Il reste des Trollocs. Même si les Rejetés sont neutralisés, il reste des Trollocs. Et des Cavaliers de la Nuit.

Hochant pensivement la tête, le jeune soldat repartit vers les chars-jo.

Comme de juste, Tomada resta de marbre, mais Coumin se sentit aussi sonné que le militaire. La guerre était terminée ? Dans ce cas, à quoi ressemblerait un monde en paix ? Il fallait absolument qu’il parle à Charn.

Les échos des festivités atteignirent ses oreilles un peu avant qu’il entre en ville. Des rires et des chants… Alors que les cloches sonnaient joyeusement, les hommes, les femmes et les enfants dansaient dans les rues. Se faufilant entre eux, Coumin se dirigea vers l’auberge où son grand-père avait décidé de rester au lieu de venir participer à l’ensemencement. Ses vieux genoux lui faisaient un mal de chien, et les Aes Sedai ne pouvaient plus rien pour lui. Cela dit, en une occasion pareille, il serait sans doute sorti…

Soudain, quelque chose s’écrasa sur la bouche de Coumin, dont les jambes se dérobèrent. Se relevant sur les genoux avant même d’avoir compris qu’il s’était étalé, il posa une main sur ses lèvres et la retira rouge de sang.

Levant les yeux, il vit le citadin à l’air furieux qui massait son poing douloureux.

— Pourquoi m’avez-vous frappé ?

L’homme cracha sur sa victime.

— Les Rejetés sont morts ! Morts, as-tu entendu ? Lanfear ne te protégera plus. Nous châtierons tous les Aiels qui ont servi les Rejetés en prétendant être dans notre camp. Oui, vous subirez tous le même sort que ce vieux fou !

Une femme tira sur la manche du type.

— Viens avec moi, Toma, et tiens ta fichue langue ! Tu veux que les Ogiers s’occupent de toi ?

Soudain moins sûr de lui, le citadin se laissa entraîner dans la foule.

Dès qu’il fut debout, Coumin se mit à courir sans se soucier du sang qui ruisselait sur son menton.

L’auberge était déserte. Pas un bruit. Aucune trace du patron, de la cuisinière ni de ses marmitons.

Coumin courut dans l’établissement en criant :

— Charn ! Charn ! Charn !

Dans la cour, peut-être… Charn aimait s’asseoir à l’ombre des arbres à pomme-d’épice, derrière l’auberge, pour y raconter les histoires de sa jeunesse.

Fonçant vers la porte de derrière, Coumin trébucha et s’étala. Quand il se fut relevé, il vit qu’il avait trébuché sur une botte. Une botte souple rouge comme Charn appréciait d’en porter, depuis qu’il ne participait plus aux chants.

Coumin leva les yeux.

Son grand-père avait été pendu à une poutre. Un pied nu, sans doute parce qu’il avait perdu une botte en se débattant, il gardait une main refermée sur la corde qui lui avait brisé le cou.

— Pourquoi ? demanda Coumin à haute voix. Nous sommes des Da’shain. Pourquoi ?

Ramassant la botte et la serrant contre sa poitrine, il resta campé là, les yeux rivés sur le cadavre de Charn.

Dans le lointain, les réjouissances battaient toujours leur plein.

Rand frissonna. La lumière émise par les colonnes était désormais un halo bleu qui semblait solide comme une surface vitrifiée. Poser simplement les yeux dessus lui vrillait les nerfs. Le vent gémissait, tourbillon qui aspirait tout dans ses entrailles.

Muradin avait réussi à remettre son voile. Au-dessus du tissu noir, ses orbites ensanglantées fixaient le vide. Il mâchait quelque chose et une écume rougeâtre dégoulinait sur sa poitrine.

En avant…

Charn descendait la large avenue bondée de monde. À l’ombre des bâtiments aux reflets argentés qui tutoyaient le ciel, les arbres chora s’épanouissaient, leurs feuilles en forme de trèfle diffusant de douces ondes de contentement et de paix. Sans ces végétaux, une cité aurait eu l’air aussi sinistre qu’une plaine sauvage…

Bourdonnant doucement, des chars-jo allaient et venaient dans l’avenue, et une aile-sho géante survolait la ville, conduisant ses passagers à Comelle, à Tzora ou ailleurs.

Charn voyageait très rarement en aile-sho. Quand il devait aller très loin, un Aes Sedai l’accompagnait en général, et ça facilitait bien des choses. Mais ce soir, il ferait une exception afin de rallier M’jinn.

En ce jour où il fêtait son vingt-cinquième anniversaire, il avait décidé d’accepter la dernière demande en mariage de Nalla. Pour être honnête, il avait hâte de savoir si la jeune femme serait surprise. Peu désireux de se caser, il la faisait lanterner depuis un an. Cette union le contraindrait à se mettre au service de Zorelle Sedai, la maîtresse de Nalla, mais Mierin Sedai avait déjà donné son accord.

En négociant un coin de rue, Charn eut à peine le temps de voir l’homme à la fine barbe et aux épaules de colosse qui venait de la direction opposée. L’inévitable collision l’envoya valser dans les airs. Au terme de son vol plané, il s’écrasa sur le sol, sa tête heurtant le trottoir. Sonné, il resta où il était.

— Tu ne peux pas regarder où tu mets les pieds ? lança le barbu, agacé.

Il tira sur les pans de sa veste rouge sans manches et épousseta la dentelle qui ornait les poignets de sa chemise. Ses longs cheveux noirs noués en queue-de-cheval indiquaient qu’il se conformait à la dernière mode en vigueur – la plus grande concession de ceux qui n’avaient pas adhéré au Pacte et qui imitaient quand même les Aiels.

La femme aux cheveux clairs qui accompagnait l’homme lui posa une main sur le bras. Sous l’effet de l’embarras, sa robe en streith, jusque-là d’un blanc brillant, devint uniformément terne.

— Jom, regarde ses cheveux. C’est un Aiel.

Se tâtant le crâne pour voir s’il était toujours entier, Charn passa les doigts dans ses cheveux roux coupés court. Puis en guise de hochement de tête, il tira sur sa propre queue-de-cheval.

— Oui, on dirait bien, concéda Jom, son agacement remplacé par une sincère contrition. Pardonne-moi, Da’shain. De nous deux, je suis celui qui aurait dû regarder où il mettait les pieds. Puis-je t’aider à te relever ?

Sans attendre de réponse, Jom tendit une main à Charn et le hissa sur ses pieds.

— Tu vas bien ? Permets-moi d’appeler un sauteur qui te conduira jusqu’à ta destination.

— Je ne suis pas blessé, citoyen, assura Charn. Et j’étais fautif.

Ça ne faisait aucun doute, quand on fonçait tête baissée comme ça. Il aurait pu faire très mal à un innocent.

— Et toi, tu vas bien ? Je suis vraiment désolé…

L’homme ouvrit la bouche pour s’excuser encore. Décidément, les citoyens pensaient que les Aiels étaient en sucre ! Mais le sol trembla soudain, interrompant la conversation. L’air vibra en vagues successives – des ondes de choc. Décontenancé, l’homme tendit sa cape en tissu caméléon pour s’en envelopper et prendre également la femme sous son aile. Tout d’un coup, leurs têtes semblèrent flotter dans l’air, sans corps pour les soutenir.