— Que se passe-t-il, Da’shain ?
D’autres passants qui avaient remarqué les cheveux roux de Charn approchèrent et posèrent la même question. Il les ignora sans même s’apercevoir qu’il se montrait d’une grande impolitesse. Les yeux rivés sur le Sharom, un énorme globe de plus de mille pieds de diamètre qui flottait au-dessus des dômes bleus et argentés de la Grande Université de Collam Daan, Charn entreprit de se frayer un chemin dans la foule.
Mierin avait dit que ce serait aujourd’hui… Elle avait découvert une nouvelle source où puiser le Pouvoir de l’Unique. Désormais, les Aes Sedai des deux sexes n’auraient plus besoin de s’unir à deux moitiés distinctes d’une source. Et ce qu’ils pourraient réaliser ainsi, dans une union parfaite, dépasserait tout ce qu’on avait connu. Aujourd’hui, Beidomon et elle réaliseraient l’expérience pour la première fois, marquant la fin des temps où les hommes et les femmes maniaient un Pouvoir différent.
Aujourd’hui…
Ce qui semblait être un minuscule fragment de blanc jaillit du Sharom dans une gerbe de feu noir. Puis ce point tomba avec une lenteur faussement rassurante. Car une myriade de gouttes explosa soudain tout autour du globe géant.
Le Sharom se brisa comme un œuf et commença à tomber vers le sol dans un tourbillon d’obscurité. Une nuit qui n’en était pas une envahit le ciel, occultant le soleil comme si ces flammes-là produisaient une lumière noire.
Partout, les gens hurlaient de terreur.
Dès la première gerbe de feu, Charn s’était mis à courir en direction de l’université. Mais il était trop tard, et il le savait. Alors qu’il avait juré de servir les Aes Sedai, il arriverait trop tard.
Des larmes ruisselèrent sur ses joues.
Clignant des yeux pour chasser les points lumineux qui brouillaient sa vision, Rand se prit la tête à deux mains. L’image continuait à flotter dans sa tête : le globe géant noirci tombant du ciel…
Ai-je vraiment vu le trou qu’on a percé dans la prison du Ténébreux ? Est-ce possible ?
Campé à la lisière de la forêt de colonnes, il regardait Avendesora.
Un arbre chora… Sans ces végétaux, une cité est aussi sauvage qu’une plaine. Et il n’en reste plus qu’un…
Les colonnes reflétaient de nouveau la lueur bleue du dôme de brouillard – en somme, tout était redevenu comme avant. Muradin n’était nulle part en vue. Rand aurait été très surpris qu’il soit sorti de la forêt de verre. Ou qu’il en sorte un jour…
Dans les branches de l’Arbre de Vie, quelque chose attira soudain son attention. Une silhouette se balançait doucement. Un homme pendu par le cou à une corde nouée autour d’un bâton posé à cheval sur deux branches.
Avec un rugissement angoissé, Rand courut vers l’arbre. Alors qu’il s’unissait au saidin, son épée de flammes se matérialisa entre ses mains.
Il sauta, trancha la corde et retomba lourdement sur le sol – en même temps que Mat, qui s’écrasa sur les dalles de pierre blanche. Le bâton, délogé de sa position, tomba juste à côté des deux jeunes gens. À bien le regarder, ce n’était pas un bâton mais une très étrange lance à la hampe noire munie d’un glaive à la place du fer. Non, pas vraiment un glaive, puisque la lame à un seul tranchant était légèrement incurvée.
Même si elle avait été faite d’un mélange d’or et de pierre-cœur incrusté de saphirs et de rubis, Rand n’aurait pas accordé plus d’attention à cette arme.
Se coupant du Pouvoir et laissant l’épée se dématérialiser, il retira la corde du cou de Mat puis posa une oreille sur sa poitrine. Pas un bruit… Désespéré, il tira sur la veste de son ami, déchira sa chemise et brisa au passage la lanière de cuir où pendait un médaillon d’argent. Jetant le bijou au loin, il écouta de nouveau.
Toujours rien. Pas l’ombre d’un battement… Mat était mort.
Non ! Non ! Si je lui avais interdit de me suivre, il ne lui serait rien arrivé. Je ne peux pas le laisser ainsi…
Rand tapa plusieurs fois sur la poitrine de Mat, puis il écouta de nouveau. Rien. Une autre série de coups sembla d’abord tout aussi inutile. Mais il y eut soudain une pulsation. Puis une autre. Très faible, pourtant Mat vivait encore malgré son cou tuméfié et son teint presque bleu. Et s’il n’était pas encore mort, il n’y avait aucune raison pour qu’il quitte ce monde.
Rand inspira à fond, se pencha et expira dans la bouche de son ami. Il répéta plusieurs fois la manœuvre, puis il s’écarta, saisit Mat par la taille et le souleva du sol. Quand il lui eut décollé trois fois les hanches de la dalle de pierre, il recommença à lui faire du bouche-à-bouche.
Il aurait pu canaliser le Pouvoir et réussir à aider son ami. Mais le souvenir de la fillette, dans la Pierre de Tear, l’avait convaincu de ne pas essayer. Il voulait que Mat vive, pas qu’il devienne une marionnette animée par le Pouvoir.
À Champ d’Emond, il avait vu un jour maître Luhhan réanimer un gamin qu’on avait retrouvé noyé dans la Cascade à Vin. Continuant à emplir d’air les poumons de Mat, il pria pour égaler cet exploit.
Et ses prières furent exaucées. Mat eut un spasme et toussa. Tandis que Rand s’agenouillait à côté de lui, il se prit la gorge à deux mains, roula sur le côté et aspira de l’air en produisant un bruit de soufflet de forge.
Puis il posa une main sur le morceau de corde, frissonnant de la tête aux pieds.
— Ces maudits… fils de chèvre ! Ils ont essayé d’avoir ma peau.
— Qui ? demanda Rand en regardant autour de lui.
Il n’y avait rien, à part les palais inachevés qui entouraient l’esplanade transformée en décharge d’ordures. À part Mat et lui, Rhuidean était déserte, il en aurait mis sa main au feu. Sauf si Muradin avait miraculeusement survécu.
— Les gens… de l’autre côté du portique de malheur…
Mat déglutit, s’assit et prit une inspiration un peu plus proche de la normale.
— Il y a un portique rouge ici, Rand…, croassa-t-il lamentablement.
— Et tu as pu le traverser ? Ces gens ont-ils répondu à tes questions ?
Si oui, c’était une piste à suivre. Rand avait désespérément besoin de réponses. Des milliers de questions, de problèmes… et si peu de solutions.
— Non, pas de réponse… Ils ont triché. Puis ils ont essayé de me tuer.
Mat ramassa le médaillon – une tête de renard en argent qui emplissait presque sa paume – et le rangea dans sa poche avec une grimace.
— J’aurais tiré quelque chose d’eux, au moins…
Tendant un bras, il s’empara de la curieuse lance. D’étranges signes étaient gravés sur la hampe noire entre deux représentations d’oiseau – des incrustations en métal, plus sombres encore que le bois.
Des corbeaux, décida Rand. Ce devaient être des corbeaux. Et il y en avait deux autres sur la lame.
Avec un rire rauque et amer, Mat se releva en s’appuyant à moitié sur la lance dont l’étrange tête se retrouva très exactement au niveau de ses yeux.
— Je vais garder aussi cette arme, dit-il. C’est une blague, mais je la garde quand même.
— Une blague ?
— Oui. Tu veux savoir ce que ça dit ?
« Ainsi sont rédigés nos accords et nos pactes.
Si la pensée est la flèche du temps
Les souvenirs jamais ne disparaissent.
La demande est satisfaite,
Et le prix est payé. »