Выбрать главу

» Une sale blague, tu vois… Si j’en ai l’occasion, je leur ferai ravaler leur astuce, à ces fils de chèvre. Oui, je leur en donnerai, moi, de la « pensée » et des « souvenirs » ! (Mat fit la grimace et se passa une main dans les cheveux.) Ma tête me fait un mal de chien. Elle tourne comme une toupie, et on dirait qu’on y enfonce sans cesse des milliers d’épingles. Tu crois que Moiraine interviendra si je le lui demande ?

— Je n’en doute pas un instant…

Pour envisager de demander l’aide d’une Aes Sedai, Mat devait souffrir mille morts. Perplexe, Rand baissa les yeux sur la hampe noire. La main de Mat lui cachait la plus grande partie de l’inscription, mais de toute façon, il n’aurait pas su la déchiffrer. Alors, comment son ami avait-il fait ?

Les fenêtres vides de Rhuidean semblèrent regarder Rand comme si elles se moquaient de lui. « Nous gardons encore bien des secrets, paraissaient-elles vouloir dire, et bien plus nombreux et plus sinistres que tu le penses. »

— Nous devrions partir, Mat… Traverser la vallée de nuit ne me dérange pas. Comme tu l’as dit, il fera moins chaud. Et je ne veux pas rester ici une seconde de plus.

— Un bon programme, approuva Mat entre deux quintes de toux. Si tu me laisses le temps de boire un coup à la fontaine…

Rand calqua son pas sur celui de son ami, qui se mit à clopiner en s’appuyant sur la lance. S’arrêtant devant les deux figurines qui tenaient une sphère de cristal – un homme et une femme –, il fut tenté de les emporter, mais il les laissa où elles étaient. Ce n’était pas encore le moment. Et s’il avait un peu de chance, ça ne le serait pas avant longtemps.

Lorsqu’ils sortirent de l’esplanade, les palais inachevés qui se dressaient des deux côtés de l’avenue parurent menaçants à Rand. Même s’il ne voyait rien d’inquiétant, il s’unit au saidin. Parce qu’il sentait quelque chose, comme si des yeux assassins étaient rivés dans son dos.

Paisible et déserte, Rhuidean la ville sans ombre baignait toujours dans la lumière bleue de sa voûte de brume. Dans les rues, des colonnes de poussière subissaient les caprices du vent.

Le vent ? Quel vent ? Il n’y avait pas un souffle d’air.

— Que la Lumière me brûle…, marmonna Mat. Rand, je crois que nous sommes dans la mouise. C’est toujours comme ça quand je suis avec toi. Tu attires le malheur sur moi.

— Tu peux marcher plus vite ?

— Marcher ? Par le sang et les cendres ! je peux courir, oui !

Calant la lance contre sa poitrine, le jeune homme joignit le geste à la parole.

Alors qu’il courait à côté de son ami, Rand rappela son épée de flammes, même s’il ne voyait pas très bien à quoi elle lui servirait contre des colonnes de poussière.

De vulgaires colonnes de poussière !

Non, c’est tout autre chose ! Une de ces fichues bulles maléfiques… Le mal né du Ténébreux qui dérive dans la Trame à la recherche d’un maudit ta’veren. Je sais qu’il s’agit de ça !

Autour des deux jeunes gens, la poussière tourbillonnante devenait plus épaisse comme si elle cherchait à les emprisonner. Soudain, droit devant eux, une silhouette se redressa dans le bassin d’une fontaine asséchée. Un homme sombre aux traits indistincts, les doigts semblables à des serres. Sans un cri, il bondit sur les deux jeunes gens.

Rand réagit d’instinct – la Lune qui se Lève sur l’Onde – et sa lame de flammes s’enfonça dans la silhouette ténébreuse. En un clin d’œil, l’agresseur se transforma en un épais nuage de poussière qui retomba lentement sur le sol.

D’autres attaquants sans visage, tout aussi sombres, prirent sa place. Très différentes les unes des autres, ces créatures n’avaient qu’un point commun : des griffes acérées avides de déchiqueter la chair.

Rand multiplia les figures d’escrime, sa lame décrivant dans l’air des arabesques compliquées et mortelles. Derrière lui, il ne laissa que des colonnes de poussière.

Mat ne resta pas inactif. Utilisant son étrange lance comme un bâton, il fit montre de sa vitesse d’exécution habituelle, mais tira également tout le parti possible de la lame, à croire qu’il s’était servi toute sa vie de cette arme. Sous les assauts des deux amis, les créatures tombaient comme des mouches – ou plutôt, s’en retournaient à la poussière – mais elles étaient incroyablement nombreuses… et rapides. Du sang coulant sur son visage, Rand sentait que sa vieille blessure au flanc menaçait de se rouvrir.

Mat aussi était blessé, la poitrine et le visage lacérés.

Des adversaires trop nombreux, oui, et bien trop rapides…

« Tu ne fais pas le dixième de ce qui est en ton pouvoir. »

C’était mot pour mot ce que Lanfear avait dit à Rand. Alors qu’il exécutait les figures d’escrime, une danse terriblement précise, le jeune homme éclata de rire. Apprendre d’une Rejetée ? Même si ce n’était pas vraiment ce qu’elle avait voulu dire, il pouvait le faire. Pour sûr que oui !

Canalisant le Pouvoir, il tissa une série de petits tourbillons qu’il expédia au cœur de chaque créature. Avec un bel ensemble, les silhouettes sombres explosèrent dans un nuage de poussière qui valut une formidable quinte de toux à Rand.

À perte de vue, de la poussière dérivait dans l’air.

Le souffle court, Mat s’appuya à la hampe de sa lance.

— C’est toi qui as fait ça ? demanda-t-il d’une voix nasale tout en essuyant le sang qui coulait de son front. Il était temps, mon vieux ! Si tu savais quoi faire, pourquoi avoir tant lambiné ?

Rand éclata à nouveau de rire.

Parce que je n’y ai pas pensé ! Et parce que j’ignorais comment m’y prendre avant de passer à l’action…

Il redevint sérieux. Quand elle retombait sur le sol, la poussière ondulait par vagues, comme si…

— Cours ! cria-t-il à Mat. Nous devons filer d’ici.

Côte à côte, les deux amis foncèrent vers la muraille de brume en frappant impitoyablement tous les nuages de poussière qui menaçaient de redevenir une créature de cauchemar. Pour interdire la reconstitution des monstres, Rand expédia des tourbillons miniatures dans toutes les directions. Mais la poussière semblait vouloir se « réorganiser » avant même d’avoir touché le sol, comme si elle s’adaptait à la tactique adverse.

Une fois dans le brouillard, Rand et Mat ne ralentirent pas. Très vite, ils émergèrent à la lumière du jour – non, de l’aube naissante, plutôt. Les poumons en feu, Rand se retourna, prêt à expédier des éclairs ou des lances de flammes. Mais rien ne jaillit du brouillard, comme si les créatures avaient été incapables de le traverser. Les retenait-il prisonnières ? C’était possible… Mais comment savoir ? Et quelle importance, tant que le danger était écarté ?

— Que la Lumière me brûle ! s’écria Mat. Rand, nous sommes restés là-dedans toute la nuit. Regarde, le soleil se lèvera bientôt. Je n’aurais pas cru que ç’avait été si long…

Rand sonda l’horizon rougeoyant. L’astre du jour ne tarderait plus à apparaître, et sa lumière nimbait déjà les pics, projetant de longues ombres dans la vallée.

« Il viendra de Rhuidean à l’aube, vous unissant les uns aux autres avec des liens que vous ne pourrez pas briser. Puis il vous ramènera en arrière et vous détruira. »

— Retournons sur la montagne, dit Rand. Là où on nous attend.

Où on m’attend, en fait…

27

Au cœur des Chemins

L’obscurité qui régnait sur les Chemins réduisait la lumière de la lanterne à un chiche cercle de clarté entourant Perrin et Gaul. Les craquements de la selle du jeune homme et le bruit des sabots de son étalon et du cheval de bât semblaient ne pas dépasser cette étrange frontière lumineuse mobile.