Aucun parfum ne flottait dans l’air. Le vide, toujours…
Sans jamais quitter du regard la lueur des lanternes du groupe de Loial, loin devant, l’Aiel marchait à côté de Trotteur d’un pas souple et délié.
Le groupe de Loial ? Eh bien, pour des raisons qui le regardaient, Perrin refusait de l’appeler « groupe de Faile »…
Malgré leur sinistre réputation, les Chemins ne semblaient pas perturber Gaul outre mesure. Perrin, en revanche, tendait l’oreille en permanence depuis deux jours – ou ce qui passait pour tel dans ce nid de ténèbres. En de telles conditions, les sons semblaient en effet les plus aptes à prévenir les voyageurs qu’ils allaient tous mourir – ou connaître un sort plus atroce encore.
Perrin guettait surtout le bruit d’un vent qui se lève, en un lieu où aucun souffle d’air ne se faisait jamais sentir. Pas de vent ? Non, pas de vent… Mais Massin Shin, ce Vent Noir qui dévorait les âmes.
Emprunter les Chemins était purement et simplement une folie. Perrin n’en disconvenait pas, bien au contraire, mais quand la nécessité faisait loi, la définition même de la folie changeait.
Devant les deux compagnons, la lumière diffuse s’immobilisa. Tirant sur les rênes de sa monture, Perrin s’arrêta au milieu d’un antique pont de pierre qui enjambait un insondable abîme noir. Avec ses murets fissurés et son sol craquelé voire éventré, l’ouvrage paraissait avoir tenu bon pendant quelque trois mille ans, mais il semblait devoir s’écrouler très bientôt.
Peut-être même sur-le-champ…
Le cheval de bât s’arrêta derrière Trotteur, et les deux bêtes, angoissées par les ténèbres environnantes qu’elles sondaient en vain, échangèrent des hennissements dont Perrin comprit sans peine le sens. S’il avait eu lui aussi un peu plus de compagnie, l’obscurité aurait peut-être pesé moins lourd sur ses épaules. Cela dit, même s’il avait été seul, il ne se serait pas approché du groupe de Loial. Pas question de revivre ce qui s’était passé sur la première île, juste après le passage du Portail de Tear.
Perrin gratta sa barbe bouclée – un signe d’énervement, chez lui. Il n’aurait su dire à quoi il s’était attendu, mais sûrement pas à ça.
La lanterne accrochée à un bâton oscilla lorsque Perrin mit pied à terre et, guidant Trotteur par la bride, approcha de la Plaque d’Orientation en pierre blanche couverte d’inscriptions en argent qui évoquaient vaguement des feuilles et des vignes, l’ensemble paraissant à demi rongé, comme si on l’avait aspergé d’acide. Bien entendu, l’apprenti forgeron était incapable de déchiffrer les inscriptions. Puisqu’il s’agissait d’un texte en ogier, c’était le travail de Loial.
Contournant la Plaque, Perrin alla étudier l’île qui s’étendait devant lui. Elle ressemblait à toutes celles qu’il avait vues, avec un mur blanc à hauteur de poitrine et une série de courbes et de tournants formant un labyrinthe intrigant. À intervalles irréguliers, des ponts ou des passerelles perçaient le mur pour décrire une arche majestueuse au-dessus des ténèbres. Partout, des rampes sans garde-fou montaient ou descendaient sans paraître soutenues par quoi que ce fût de visible ou de palpable.
Les fissures, les crevasses et même les cratères étaient omniprésents, comme si la pierre pourrissait de l’intérieur. Sous les pas des chevaux, des éboulis miniatures se produisaient sans cesse, comme si l’entière structure s’effritait.
Gaul sondait l’obscurité sans trahir la moindre inquiétude. Mais il ignorait tout de ce qui pouvait rôder dans ces ténèbres – contrairement à Perrin, ce qui expliquait bien des choses.
Lorsque Loial et les autres arrivèrent – puisque Perrin, par bravade, avait décidé d’ouvrir la marche –, Faile sauta immédiatement du dos de sa jument noire et se dirigea vers le jeune homme, les yeux rivés sur son visage.
Perrin regrettait déjà de l’avoir inquiétée pour rien. Sauf qu’elle n’avait pas l’air inquiète du tout, même s’il ne parvenait pas à interpréter son expression.
Cela dit, la connaissant, il aurait parié qu’un orage couvait.
– Aurais-tu décidé de me parler au lieu de me regarder de haut ? demanda-t-il.
Une gifle magistrale lui fit voir des étoiles.
– Tu croyais faire quoi, en chargeant comme un sanglier, sans daigner nous attendre ? Tu n’as aucun respect pour moi ! Aucun !
Perrin prit une lente et profonde inspiration.
– Je t’ai déjà demandé de ne pas faire ça…
Les yeux noirs inclinés de Faile s’écarquillèrent comme s’il venait de proférer une insanité. Alors qu’il se frottait la joue, une seconde gifle, visant l’autre côté, manqua lui déboîter la mâchoire.
Les Aiels suivaient attentivement le spectacle, tout comme Loial, mais lui semblait accablé.
– Je t’ai dit de ne pas faire ça…, grogna-t-il.
Le poing de Faile n’était pas bien gros, mais quand il s’écrasa sur les côtes flottantes de Perrin, du côté droit, l’impact lui coupa le souffle et l’obligea à se plier en deux.
Voyant que la jeune femme allait frapper de nouveau, il se redressa, la saisit par le col et…
Au fond, tout ça était la faute de Faile. Ne lui avait-il pas demandé de ne pas le frapper ? Oui, elle avait bel et bien cherché les ennuis. Cela dit, il restait étonné qu’elle n’ait pas tenté de sortir un de ses couteaux – à première vue, elle en trimballait au moins autant que Mat !
Elle était hors d’elle, bien entendu… Furieuse contre Loial, pour commencer, parce qu’il avait tenté de s’interposer. Car enfin, n’était-elle pas capable de prendre soin d’elle-même ? Contre Bain et Chiad, ensuite, parce qu’elles n’avaient pas essayé d’intervenir. Et qu’elles avaient justifié leur position en arguant que Faile aurait sûrement détesté les voir se mêler d’une querelle qu’elle avait déclenchée.
« Quand on choisit de se battre, avait dit Bain, on assume les conséquences, qu’on ait perdu ou gagné. »
En revanche, Faile avait vite cessé d’être furieuse contre Perrin, un revirement qui le rendait très nerveux. Après l’altercation, elle l’avait simplement regardé, des larmes perlant à ses paupières. Bien entendu, ce spectacle l’avait incité à se sentir coupable, une réaction qui l’avait naturellement mis en colère. Pourquoi aurait-il dû se repentir ? Était-il censé se laisser taper dessus histoire qu’elle puisse se défouler ?
Enfourchant Hirondelle, elle était restée en équilibre sur ses étriers, le dos bien droit, fixant le jeune homme avec une fausse impassibilité qui n’avait rien fait pour le calmer.
Vraiment, il regrettait qu’elle n’ait pas sorti un couteau. Enfin, il le regrettait presque…
— Ils bougent de nouveau, dit Gaul.
Revenant au présent, Perrin constata que l’autre point lumineux avait effectivement bougé. Mais le groupe de Loial venait de s’arrêter de nouveau, sans doute parce que quelqu’un avait constaté que la lanterne de Perrin ne suivait pas le mouvement. Ce « quelqu’un » était sans doute Loial, puisque Faile risquait fort de se ficher qu’il se perde dans la nuit. Les deux Aielles, en revanche, avaient par deux fois tenté de le convaincre de marcher avec elles un moment. Même si Gaul n’avait pas secoué discrètement la tête, il aurait refusé.
Tenant la bride du cheval de bât, Perrin talonna Trotteur.
La Plaque d’Orientation suivante se révéla plus abîmée encore que toutes celles qu’il avait vues, mais il ne lui accorda qu’un rapide coup d’œil. Devant lui, la lumière des lanternes indiquait que le groupe de Loial s’était engagé sur une rampe descendante. Avec un soupir, le jeune homme s’apprêta à faire de même. Il détestait ces fichues rampes, et celle-là ne le fit pas changer d’avis. Dépourvue de garde-fou, elle tournait en colimaçon et on ne voyait rien du tout au-delà du minuscule cercle de lumière de la lanterne. Cela dit, quelque chose soufflait à Perrin qu’une chute dans le vide, d’un côté ou de l’autre, aurait des conséquences… définitives. Par bonheur, Trotteur et le cheval de bât se tenaient bien au milieu de la voie – et Gaul lui-même évitait de s’approcher des bords.