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Quand la rampe déboucha sur une autre île, Perrin fut bien obligé de conclure que celle-ci se trouvait très exactement sous celle qu’il venait de quitter. Du coin de l’œil, il vit que Gaul regardait vers le haut, se demandant comme lui par quel miracle ces îles tenaient en place sans support apparent – et surtout, combien de temps ça durerait encore avant qu’elles s’écroulent.

Le groupe de Loial s’étant arrêté devant une nouvelle Plaque d’Orientation, Perrin tira sur les rênes de sa monture dès qu’il fut sorti de la rampe. Mais cette fois, les deux cavaliers et les Aielles ne se remirent pas en mouvement.

— Perrin ! appela Faile après un assez long moment.

L’apprenti forgeron consulta du regard son compagnon, qui haussa les épaules. La jeune femme n’avait pas adressé la parole à Perrin depuis qu’il lui avait…

— Perrin, viens ici !

Pas vraiment un ordre, mais sûrement pas une requête…

Alors que Bain et Chiad étaient accroupies près de la Plaque, Loial et Faile, toujours en selle, les éclairaient avec leur lanterne. Tenant dans une main la longe des chevaux de bât du groupe, l’Ogier regarda alternativement Faile et Perrin, et les poils de ses oreilles frémirent d’énervement. Faussement sereine, la jeune femme faisait mine de se concentrer sur ses gants d’équitation en cuir vert, les ajustant avec une précision maniaque afin que les faucons brodés en fil d’or sur leur dos soient exactement à la bonne place.

Faile avait changé de robe. La nouvelle était également spéciale pour l’équitation, avec une jupe-culotte, mais elle était en soie vert sombre brodée, la couleur ou la coupe semblant mettre particulièrement en valeur la poitrine de sa propriétaire. Un modèle que Perrin voyait pour la première fois.

— Que veux-tu ? demanda-t-il d’un ton peu commode.

Levant les yeux, Faile fit mine d’être surprise de le voir. Puis elle inclina la tête, pensive, avant de sourire soudain, comme si quelque chose venait de lui revenir à l’esprit.

— Bien sûr, c’est ça…, dit-elle comme si elle se parlait tout haut. Je voulais voir s’il était possible de t’apprendre à accourir quand je t’appelle.

Sans doute parce qu’elle avait entendu grincer les dents de Perrin, Faile sourit de plus belle. Le jeune homme, lui, se gratta le nez parce qu’il venait de capter une odeur un peu rance…

Gaul s’autorisa un ricanement.

— Perrin, autant essayer de comprendre le soleil ! Il existe, tout simplement, et nul n’est censé savoir pourquoi ou comment. On ne peut pas vivre sans lui, et il nous le fait payer. C’est la même chose avec les femmes.

Bain se pencha pour murmurer quelque chose à l’oreille de Chiad, puis les deux Aielles éclatèrent de rire. À voir la façon dont elles les regardaient, Gaul et lui, Perrin ne regretta pas vraiment d’avoir manqué la remarque de la guerrière.

— Ce n’est pas ça du tout, marmonna Loial, les oreilles frémissantes.

Il jeta à Faile un regard accusateur qui ne l’impressionna pas le moins du monde. Répondant d’un vague sourire, elle s’intéressa de nouveau à ses gants, tirant délicatement sur chaque doigt.

— Je suis désolé, Perrin, dit l’Ogier. Elle a insisté pour t’appeler… Mais la raison, la voici. (Il désigna la Plaque.) Tu vois la ligne blanche qui s’enfonce dans l’obscurité ? Elle ne conduit pas à un pont ni à une rampe, mais au Portail de Manetheren.

Perrin acquiesça gravement, mais il ne dit rien. Qu’on ne compte pas sur lui pour suggérer qu’ils suivent cette fichue ligne – tout ça pour que Faile l’accuse de vouloir lui voler le pouvoir ?

Le jeune homme se gratta de nouveau le nez. L’odeur rance, bien que presque imperceptible, lui tapait sur les nerfs. Et il n’avait pas besoin de ça pour être sur des charbons ardents. Lui, émettre une proposition, si raisonnable fût-elle ? Certainement pas ! Si Faile voulait jouer les chefs, à sa guise ! Mais elle continuait à faire diversion avec ses gants, attendant qu’il parle pour lui assener une de ses « remarques subtiles ». Si cette femme adorait la subtilité, il préférait de loin dire sans détours ce qu’il pensait. De plus en plus agacé, il talonna Trotteur, décidé à repartir sans Faile ni Loial. La ligne blanche le conduirait au Portail, et il serait capable de repérer la feuille d’Avendesora qui lui permettrait de l’ouvrir.

Soudain, Perrin entendit un bruit étouffé de sabots venant des ténèbres. Alors, il identifia enfin l’odeur rance qui lui agressait les narines depuis un moment.

— Des Trollocs ! cria-t-il.

Gaul pivota souplement sur lui-même pour enfoncer sa lance dans la poitrine couverte d’une cotte de mailles noire du monstre à gueule de loup qui venait de bondir dans le cercle de lumière, son étrange épée incurvée prête à frapper. Dans le même mouvement souple et gracieux, l’Aiel dégagea le fer de sa lance et s’écarta afin que le Trolloc ne s’écroule pas sur lui.

D’autres créatures arborant un museau de chèvre, des défenses de sanglier, un bec pointu ou des cornes de bélier jaillirent de l’obscurité, leur épée incurvée, leur hache de guerre ou leur fourche prêtes à faire des ravages.

Les chevaux piétinèrent le sol en hennissant.

Sa lanterne tenue le plus haut possible – la seule idée d’affronter ces monstres dans le noir lui donnait des sueurs froides –, Perrin saisit une arme à l’aveuglette et la propulsa sur une immonde gueule garnie de crocs acérés. Assez surpris, il constata qu’il venait d’utiliser le marteau glissé dans la sangle de ses sacoches de selle. Même si cette arme n’était pas munie d’un tranchant, contrairement à sa hache de guerre, dix livres d’acier maniées par le bras d’un forgeron suffirent à repousser le Trolloc, son ignoble trogne complètement défoncée.

Loial abattit sa lanterne accrochée à un bâton sur la tête cornue d’un monstre. L’impact brisant la pauvre lanterne, de l’huile enflammée se déversa sur le Trolloc qui s’enfuit dans la nuit en criant de douleur. Utilisant le solide bâton comme un fléau ou une faux – entre ses mains, l’objet devenait une simple badine –, l’Ogier fracassa allégrement des crânes et des membres.

Un des couteaux de Faile se planta dans l’œil bien trop humain d’une créature au museau flanqué de défenses. Exécutant leur danse de la lance, les trois Aiels – qui avaient trouvé le temps de se voiler – semaient la mort parmi les agresseurs.

Perrin frappait comme un sourd. Un massacre qui lui sembla prendre une éternité, mais qui dura… Eh bien, une minute ? Cinq ? Il n’aurait su le dire, mais le sol fut bientôt jonché de Trollocs morts ou agités par les ultimes spasmes de l’agonie.

Perrin inspira à fond. Son bras droit lui faisait mal comme si le poids du marteau avait failli lui arracher l’épaule. Quelque chose brûlait sur son visage, un liquide poisseux coulait le long de son flanc et d’une de ses jambes. À l’évidence, les Trollocs n’avaient pas succombé sans faire payer un lourd tribut à leurs adversaires. Les trois Aiels portaient chacun une blessure au minimum – une tache sombre sur leurs vêtements ocre – et Loial avait récolté un coup de lance ou d’épée dans une cuisse.