Perrin chercha Faile du regard. Si elle était blessée…
Toujours en selle, la jeune femme tenait entre le pouce et l’index un couteau qu’elle était prête à lancer. Ayant réussi à retirer ses précieux gants, elle les avait soigneusement glissés à sa ceinture. Écarquillant les yeux, Perrin ne distingua pas l’ombre d’une plaie sur sa compagne. Dans l’odeur de tous ces sangs – humain, trolloc et ogier –, il n’aurait pas pu reconnaître le sien si elle avait eu une blessure. Mais il connaissait par cœur son parfum, et il n’était pas altéré par la douleur.
Les lumières trop vives blessaient les yeux des Trollocs et ils ne s’adaptaient pas vite à ces conditions. Si les monstres étaient tous morts, et pas leurs adversaires, c’était sans doute à cause de ça. Passer abruptement de l’ombre à la lumière les avait trop handicapés.
Mais rien n’était fini, loin de là… Après un court moment de répit qui leur permit de reprendre leur souffle et de regarder autour d’eux, les six compagnons durent faire face à l’assaut d’un Blafard au visage sans yeux dont l’épée noire, reflétant la lumière, semblait zébrer l’air comme un éclair mortel.
Les chevaux terrifiés hurlèrent à la mort.
Gaul parvint à parer un coup avec sa rondache, dont la lame noire découpa carrément un bout, comme si le bouclier était un simple éventail en soie. L’Aiel riposta, évita de justesse un estoc et contre-attaqua de nouveau.
La poitrine du Myrddraal fut soudain hérissée de flèches. Après avoir glissé leurs lances dans la bandoulière de l’étui de leur arc, Bain et Chiad s’étaient transformées en redoutables archères, criblant de projectiles le torse du Demi-Humain.
Gaul le larda de coups de lance. Pour parachever le travail, un des couteaux de Faile vint se ficher au milieu du visage cadavérique de la créature. Le Blafard n’en resta pas moins debout, sa lame toujours aussi active forçant ses adversaires à des esquives de plus en plus délicates.
Perrin eut un rictus qui dévoila ses dents comme s’il s’agissait de crocs. Haïssant les Trollocs d’instinct, il éprouvait pour les Jamais-Nés une détestation sans borne. Pour en tuer un, mourir était un prix raisonnable à payer.
Ah ! lui planter mes dents dans la gorge !
Sans se soucier d’obstruer le champ de tir de Bain et de Chiad, il força Trotteur à approcher du dos de la créature.
Comme s’il avait senti la menace, le Blafard se retourna, ignorant Gaul, dont la lance s’enfonça entre ses omoplates pour ressortir au niveau de sa gorge, et riva sur Perrin le terrible « regard » des Sans-Yeux connu pour pétrifier de terreur n’importe quel être humain.
Trop tard ! Le marteau siffla dans l’air, faisant exploser comme une noix la tête du Myrddraal.
Même au sol et quasiment décapité, le Blafard continua à frapper avec sa lame forgée dans la vallée de Thakandar.
Trotteur recula en hennissant et Perrin eut soudain l’impression que le sang se glaçait dans ses veines.
Lui planter mes dents dans la gorge ?
L’acier noir provoquait des blessures que les Aes Sedai elles-mêmes avaient du mal à guérir.
Il faut que je me contrôle mieux. Il le faut !
À l’autre bout de l’île, des bruits de sabots et des murmures gutturaux montaient de l’obscurité et indiquaient qu’il restait des Trollocs. Liés à leur Myrddraal, ils seraient morts avec lui ; hélas, ils lui avaient survécu. Cela dit, sans chef, ils hésiteraient peut-être à attaquer. Fondamentalement peureux, les Trollocs étaient épris de massacres faciles et d’affrontements inégaux, quand l’avantage du nombre était en leur faveur. Sans Myrddraal, pouvaient-ils quand même venir au contact ? Ce n’était pas totalement exclu…
— Le Portail, dit Perrin. Nous devons sortir avant qu’ils décident de se montrer courageux malgré la mort de leur chef.
Faile tira sur les rênes d’Hirondelle pour la mettre en mouvement.
— Tu ne vas pas discutailler ? demanda le jeune homme, stupéfié par la réaction de sa compagne.
— Pas quand tu parles d’or, lâcha Faile. Non, pas quand tu parles d’or… Loial ?
L’Ogier talonna sa monture géante et ouvrit la marche.
Marteau au poing, Perrin suivit les deux cavaliers à reculons et les trois Aiels marchèrent à ses côtés, Gaul désormais armé de son arc comme les deux femmes. Des bruits de sabots et de bottes suivirent les six compagnons dans les ténèbres. Les murmures gutturaux se firent de plus en plus forts, comme si un débat faisait rage entre les monstres.
Perrin capta un autre son qui lui rappela le bruit de la soie qui glisse sur de la soie. Il en frissonna de la tête aux pieds. Il entendit aussi dans le lointain l’écho d’une sorte de respiration – ou d’un soufflet de forge géant.
— Plus vite ! cria-t-il. Plus vite !
— Tu crois qu’on flâne ? cria Loial. Ce bruit, c’est bien… ? Que la Lumière éclaire notre âme ! Que la main du Créateur nous protège ! Il s’ouvre ! Il s’ouvre ! Je dois passer le dernier. Sortez ! Sortez ! Mais pas trop vite… Faile, non !
Alors qu’il faisait toujours reculer Trotteur, Perrin jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Deux battants couverts de ce qui semblait être de véritables végétaux venaient de s’écarter, révélant une sorte de vitre fumée à travers laquelle on apercevait un paysage montagneux. Alors que Loial avait mis pied à terre pour retirer de son logement la feuille d’Avendesora qui déclenchait le mécanisme, Faile tenait les brides des chevaux de bât et de la monture de l’Ogier.
— Suivez-moi ! Vite ! cria-t-elle en talonnant Hirondelle, qui partit aussitôt au galop.
— Allez-y ! lança Perrin aux trois Aiels. Vous ne pourrez rien contre ce qui nous menace.
Sagement, les Aiels hésitèrent à peine une fraction de seconde avant d’obéir. Gaul s’empara de la bride du cheval de bât et Perrin suivit le mouvement.
— Tu peux le refermer ? demanda-t-il à Loial. Le verrouiller d’une façon ou d’une autre ?
Les murmures s’étaient transformés en cris angoissés. Les Trollocs aussi avaient reconnu le son. Massin Shin approchait. Pour survivre, il fallait sortir des Chemins.
— Oui, je peux le bloquer ! répondit Loial. Mais dépêche-toi !
Toujours à reculons, Perrin pressa Trotteur en direction du Portail. Soudain, sans avoir vraiment conscience de ce qu’il faisait, il inclina la tête en arrière et hurla de défi et de rage.
Imbécile ! Imbécile !
Les yeux toujours rivés sur les ténèbres, il fit traverser le Portail à Trotteur. Alors qu’un frisson glacé courait le long de tout son corps, il eut l’impression que le temps ralentissait. Quand on quittait les Chemins, on avait le sentiment de passer en une fraction de seconde du grand galop à une parfaite immobilité.
Toujours orientés face au Portail, les Aiels se déployèrent sur le versant de la montagne, leur arc toujours armé.
Dans un paysage où alternaient les buissons et les grands arbres, Faile n’avait pas encore fini de se relever après avoir basculé de sa selle. Compatissante, Hirondelle l’aidait en lui donnant de petits coups de tête.
Sortir au galop d’un Portail était au minimum aussi périlleux que d’y entrer trop vite. La jeune femme avait de la chance de ne pas s’être brisé la nuque et elle pouvait se féliciter que sa monture soit indemne.
Le cheval géant de Loial et les bêtes de bât tremblaient encore de terreur. Voyant que Perrin allait lui parler, Faile le foudroya du regard, le dissuadant d’émettre un commentaire, fût-il plein de compassion – et surtout s’il était plein de compassion, devina le jeune homme, qui garda sagement le silence.
Loial jaillit soudain du Portail, sa silhouette semblant se détacher de son reflet dans la vitre devenue de ce côté un miroir opaque. Emporté par son élan, il ne put pas s’arrêter immédiatement. Presque sur ses talons, deux Trollocs apparurent dans le miroir mais ils ne parvinrent pas à en sortir avant que la surface argentée ait tourné au noir, les emprisonnant à demi.