Des voix murmurèrent dans la tête de Perrin – un millier de voix qui lui vrillaient le crâne dans leur démence.
Sang amer… Amertume du sang. Boire le sang et briser les os. Briser les os et sucer la moelle. Moelle amère et cris si doux. Le chant des cris. Chanter les cris. Petites âmes, âmes acides. Dévorer les âmes – si douce est la douleur.
Et le même délire à l’infini.
Hurlant de douleur, les Trollocs se débattaient contre l’obscurité qui bouillonnait autour d’eux, tentant de résister à la force qui les entraînait dans les profondeurs du Vent Noir. On ne vit bientôt plus que leurs mains poilues, puis plus rien du tout. Alors, le Portail se referma, et les voix cessèrent de criailler dans la tête de Perrin.
Loial se précipita pour remettre à leur place les deux feuilles qui actionnaient le mécanisme – deux feuilles, et non une seule. Le Portail redevint alors un simple mur de pierre sculpté se dressant solitairement sur le flanc chichement boisé d’une montagne.
Deux feuilles d’Avendesora ? Perrin devina que l’Ogier avait placé à l’extérieur celle qui aurait dû rester à l’intérieur.
— C’est le mieux que je pouvais faire, soupira Loial. Désormais, ce Portail ne peut plus être ouvert que d’un côté – le nôtre. Perrin, j’aurais pu le condamner à jamais en ne replaçant aucune des feuilles, mais je refuse de commettre un tel crime. Mon peuple a fait pousser les Chemins et il s’en occupait. Un jour, il sera peut-être possible de les assainir. Je n’ai pas voulu détruire un Portail.
— Tu as bien agi, répondit Perrin.
Les Trollocs se dirigeaient-ils vers ce Portail, ou la pénible rencontre était-elle due au hasard ? Dans tous les cas, Loial avait fait ce qu’il fallait.
— Qu’est-il arrivé ? demanda Faile, toujours sous le choc.
À sa décharge, les Aiels eux-mêmes ne s’en étaient pas encore remis.
— Massin Shin…, répondit Loial. Le Vent Noir, une Créature des Ténèbres ou issue de la souillure des Chemins, nul ne le sait. J’ai pitié des Trollocs. Oui, je plains ces monstres…
Perrin n’était pas sûr de partager cette compassion. Quand ils mettaient la main sur des humains, les Trollocs les dévoraient, et il leur arrivait de se divertir en gardant leur nourriture vivante le plus longtemps possible. Non, pas question qu’il éprouve une once de pitié pour ces monstres !
Perrin fit enfin volter Trotteur pour voir où ils étaient arrivés.
Des pics couronnés de nuages les entouraient. Les montagnes de la Brume tenaient leur nom de ce brouillard omniprésent. À cette altitude, l’air était plutôt piquant, même en été – surtout quand on venait de la touffeur de Tear. Le soleil de la fin d’après-midi atteignait presque le sommet des montagnes, à l’ouest, sa lumière faisant scintiller l’onde de la rivière qui coulait dans la vallée, en contrebas. Une fois sortie des montagnes et sur tout son trajet vers le sud-ouest, on la nommait la Manetherendelle, mais Perrin, toute son enfance, avait eu l’habitude d’appeler « rivière Blanche » la section du cours d’eau qui longeait la lisière sud du territoire de Deux-Rivières – des rapides impossibles à traverser dont l’eau était en permanence ourlée d’écume blanche. La Manetherendelle – les eaux de la montagne-foyer.
Tous les rochers visibles dans les vallées ou sur les pentes environnantes brillaient comme du verre. Jadis, une cité se dressait ici, s’étendant sur toutes les vallées et sur tous les pics. Manetheren, la ville des tours et des flèches et des fontaines, capitale de la grande nation du même nom. Selon les Légendes des Ogiers, c’était peut-être la plus belle cité qu’ait jamais connue le monde. Aujourd’hui, il n’en restait plus rien, à part l’indestructible Portail érigé dans le bosquet des Ogiers. Durant la guerre des Trollocs, Manetheren avait été carbonisée par le Pouvoir de l’Unique après la mort de son dernier roi, Aemon al Caar al Thorin, abattu lors de sa dernière bataille sanglante contre les Ténèbres. Baptisé champ d’Aemon par les survivants, le site de ce carnage était à présent le lieu où se dressait le village nommé Champ d’Emond.
Perrin frissonna. Tout cela remontait à si longtemps… Un peu plus d’un an auparavant, pour la Nuit de l’Hiver, les Trollocs avaient attaqué. Le lendemain, Mat, Rand et lui avaient dû fuir en pleine nuit avec Moiraine. Ça aussi, on eût dit que ça remontait à une éternité. Le Portail étant verrouillé, aucune attaque surprise ne menaçait plus le territoire.
Ce sont les Capes Blanches que je dois redouter, pas les Trollocs…
Deux faucons à ailes blanches tournaient au-dessus de la pointe la plus éloignée de la vallée. Malgré sa vue perçante, Perrin distingua à peine la flèche qui montait à toute vitesse vers l’un d’eux. L’oiseau foudroyé tomba comme une pierre, et le jeune homme fronça pensivement les sourcils. Qui pouvait bien vouloir tuer un faucon dans ces montagnes ? Lorsqu’ils survolaient une ferme, ces carnassiers en avaient après les poules ou les oies, mais ici, que menaçaient-ils ? Et d’ailleurs, qui avait tiré ? En principe, les gens de Deux-Rivières ne s’aventuraient pas dans les montagnes.
Le second faucon plongea à la suite de son compagnon, puis il se ravisa et reprit à la hâte de l’altitude. S’envolant de la cime des arbres, des corbeaux – un véritable nuage noir – encerclèrent le faucon. Quand ils se dispersèrent, il ne restait plus trace de leur proie.
Perrin se força à respirer de nouveau. Il avait déjà vu des corbeaux et d’autres oiseaux attaquer un faucon qui s’aventurait trop près de leur nid, mais dans le cas présent, cette explication ne tenait pas. Les corbeaux avaient jailli de l’endroit d’où était partie la flèche. Parfois, les Ténèbres les utilisaient comme espions. Parmi des animaux comme les rats et d’autres charognards. Perrin se souvenait d’avoir été poursuivi par un vol de corbeaux qui le traquaient comme s’ils avaient été doués d’intelligence.
— Que regardes-tu ? demanda Faile, une main en visière pour mieux scruter la vallée. Ces oiseaux t’intéressent ?
— Pas plus que ça, mentit Perrin.
Au fond, je me trompe peut-être. Inutile d’effrayer tout le monde avant d’être sûr. Surtout quand mes compagnons ont encore le Vent Noir à l’esprit.
Perrin s’avisa qu’il serrait toujours son marteau poisseux du sang du Myrddraal. S’inspectant, il trouva du sang sur ses joues et dans sa barbe. Et lorsqu’il mit pied à terre, sa jambe et son flanc blessés lui firent un mal de chien. Prenant une chemise dans ses sacoches de selle, il l’utilisa pour nettoyer la tête du marteau avant que le sang acide du Blafard ait attaqué le métal. D’ici peu, il saurait s’il y avait quelque chose à redouter dans ces montagnes. Et si c’était davantage que des hommes, les loups le lui diraient.
Faile approcha et entreprit de déboutonner la veste du jeune homme.
— Que fais-tu ?
— Je soigne tes blessures, répliqua la jeune femme, pour que tu ne te vides pas de ton sang devant moi. Ça te ressemblerait bien : mourir et me laisser la corvée de t’enterrer. Décidément, tu n’as aucune considération pour moi. Tiens-toi tranquille !
— Merci, dit simplement Perrin.
Sa compagne parut surprise.
Quand elle l’eut forcé à tout retirer à part ses sous-vêtements, elle nettoya les plaies puis les enduisit d’un baume récupéré dans ses sacoches de selle. S’il ne pouvait pas voir la coupure de son visage, Perrin aurait juré qu’elle était petite et peu profonde, même s’il la trouvait bien trop proche de l’œil à son goût. En revanche, la plaie qui lui barrait le flanc gauche était longue d’une bonne main et le trou foré dans sa cuisse droite par une lance ne semblait pas superficiel du tout.