Faile décida de recoudre la plaie avec une aiguille et du fil prélevés dans son nécessaire de voyage. Perrin se montra très stoïque. La jeune femme, en revanche, fit la grimace chaque fois qu’elle enfonçait l’aiguille. Tout le temps que durèrent les soins, en particulier lorsqu’elle appliqua du baume sur la joue de Perrin, elle marmonna entre ses dents, furieuse comme s’il s’était agi de ses propres blessures, et qu’elle les ait récoltées par la faute du jeune homme. Elle noua pourtant les bandages de la cuisse et du flanc d’une main très délicate. Le contraste entre ses imprécations et la douceur de ses gestes laissa Perrin plus que perplexe.
Alors qu’il enfilait une chemise et un pantalon propres, Faile enfonça un index dans la déchirure de sa veste. Deux pouces de plus sur la droite, et il n’aurait jamais quitté l’île.
Quand il eut mis ses bottes, Perrin tendit la main pour reprendre sa veste.
— Tu n’espères pas que je la reprise ? demanda Faile en la lui lançant. J’ai assez cousu pour toi. Tu m’entends, Perrin Aybara ?
— Je n’ai pas demandé…
— N’y pense même pas ! Compris ?
Sur ces mots, Faile alla aider les Aiels et Loial à se soigner. Avec Gaul et Chiad qui se regardaient en chiens de faïence, et l’Ogier avec son pantalon bouffant sur les chevilles, le groupe était plutôt folklorique. Tandis qu’elle appliquait de l’onguent ou faisait des pansements, Faile bombarda Perrin de regards accusateurs.
Qu’avait-il encore fait ? Incapable de trouver la réponse, le jeune homme soupira. Gaul avait bien raison. Autant essayer de comprendre le soleil.
Même s’il savait ce qui lui restait à faire, Perrin hésitait, d’autant plus après ce qui s’était passé avec le Blafard, dans les Chemins. Jadis, il avait rencontré un homme qui avait tout oublié de son humanité. La même chose pouvait lui arriver.
Crétin ! Tu n’en auras pas le temps. Il te suffira de tenir jusqu’à ce que tu tombes sur les Capes Blanches.
De toute façon, il devait savoir, au sujet des corbeaux.
Il envoya une sonde mentale dans la vallée, en quête des loups. Quand les hommes étaient absents, il y avait toujours des loups, et s’ils étaient assez près, il pourrait parler avec eux. S’ils évitaient les humains, les ignorant dans la mesure du possible, les loups détestaient les Trollocs, ces monstres contre nature, et ils abominaient les Myrddraals. Si des Créatures des Ténèbres grouillaient dans les montagnes, les loups le lui diraient.
Sauf qu’il n’en trouva aucun. Dans une contrée si sauvage, ils auraient pourtant dû être présents. D’autant plus que les proies abondaient dans la région…
Peut-être n’étaient-ils pas assez près pour l’entendre. Au-delà d’une certaine distance, environ une demi-lieue, la communication devenait impossible. Et c’était peut-être pire en altitude.
Oui, ce devait être ça…
Perrin sonda la pointe de la vallée, où avaient péri les deux faucons. Il trouverait sûrement des loups le lendemain. Il le fallait, car le contraire serait désastreux…
28
Vers la tour de Ghenjei
La nuit approchant, les voyageurs n’eurent pas le choix : camper sur le versant de la montagne, près du Portail, était la seule solution.
Camper séparément, Faile fut catégorique sur ce point.
— Non, ça ne joue plus, protesta Loial, agacé. Nous sommes sortis des Chemins et j’ai tenu parole. C’est terminé.
Le menton levé et les poings plaqués sur les hanches, Faile manifesta clairement sa détermination à ne pas céder.
— Laisse tomber, Loial, dit Perrin. Je camperai un peu plus loin…
L’Ogier regarda Faile, qui s’était tournée vers les deux Aielles dès qu’elle avait entendu Perrin capituler, puis il secoua la tête et fit mine de vouloir se joindre aux deux « parias ».
D’un geste discret – avec l’espoir qu’aucune des femmes ne l’ait vu – Perrin fit signe à son ami de rester où il était.
Son « un peu » plus loin n’était pas de la rhétorique, puisqu’il s’installa à moins de vingt pas de l’autre camp. Le Portail était verrouillé, certes, mais avec ces fichus corbeaux – et ce qu’ils impliquaient peut-être – le jeune homme préférait ne pas trop s’éloigner. Si ça dérangeait Faile, eh bien, elle n’aurait qu’à se plaindre. Déterminé à ignorer ses protestations, Perrin fut déçu qu’elle ne dise rien.
Oubliant sa jambe et son flanc douloureux, il dessella Trotteur et soulagea de son chargement le cheval de bât. Puis il étrilla les chevaux et leur fixa au museau un sac d’avoine où il ajouta un peu d’orge en guise de friandise. À une altitude pareille, on ne trouvait rien à brouter, c’était presque sûr.
Perrin banda son arc et le posa par-dessus son carquois, près de l’emplacement où il entendait allumer un feu. Puis il tira sa hache de sa ceinture.
Gaul vint aider le jeune homme, pour le feu, puis ils dînèrent, dévorant du fromage, du bœuf séché et du pain. Ils mangèrent en silence et ne burent que de l’eau. À l’ouest, le soleil sombrait derrière les montagnes, colorant de rouge les nuages et les pics. Le crépuscule tomba sur la vallée et l’air devint carrément froid.
Après s’être frotté les mains pour en chasser les miettes, Perrin sortit de ses sacoches son épaisse cape en laine verte. Avait-il fini par s’habituer à la fournaise de Tear au point d’être devenu frileux ?
Autour de l’îlot de lumière de leur feu, au milieu d’un océan de pénombre, les femmes furent très loin de se restaurer en silence. Entendant leurs rires, Perrin capta aussi des bribes de conversation qui lui firent monter le rouge au front. Entre elles, les femmes n’avaient pas de limites.
Aussi loin d’elles que possible sans sortir du cercle de lumière, Loial tentait de se concentrer sur un livre – ou de s’y immerger, plutôt. Faile et les deux Aielles n’avaient probablement pas conscience d’embarrasser l’Ogier. Très probablement, elles pensaient parler assez doucement pour qu’il ne les entende pas.
En marmonnant dans sa barbe, Perrin s’assit devant le feu, en face de Gaul, qui ne semblait pas gêné par le froid.
— Tu ne connaîtrais pas une histoire drôle ?
— Une histoire drôle ? Désolé, je n’en ai pas en réserve… (Gaul tourna la tête vers l’autre feu de camp.) Dans le cas contraire, je t’en ferais profiter… (Il soupira.) Le soleil, tu te souviens ?
Perrin eut un éclat de rire qu’il ne chercha surtout pas à étouffer, histoire d’en faire profiter les trois femmes. Un instant, leur hilarité en fut comme douchée, mais ça ne dura pas. Cela dit, elles sauraient maintenant que d’autres personnes pouvaient rire, à l’occasion. Ses blessures le mettant à la torture, Perrin regarda mornement les flammes.
Gaul finit par briser le silence :
— Cet endroit commence à ressembler davantage à la Tierce Terre que les autres pays mouillés… Cela dit, il y a quand même trop d’eau, et les arbres sont trop grands et trop nombreux. Mais ça n’a rien à voir avec ces bizarres lieux que vous nommez des forêts.
Sur le site où Manetheren avait été détruite par le feu, la terre était particulièrement pauvre. Quant aux arbres, très clairsemés, ils dépassaient rarement les trente pieds de haut et n’avaient aucune vigueur, comme si leur sève ne parvenait pas à les nourrir. De sa courte vie, Perrin n’avait jamais vu un paysage si désolé.
— Gaul, j’aurais bien aimé voir un jour ta Tierce Terre…
— Qui sait ? tu en auras peut-être l’occasion quand nous en aurons terminé ici…
— Peut-être, oui…