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En réalité, les probabilités étaient très réduites. Inexistantes, même. Perrin aurait pu le dire à l’Aiel, mais il n’avait pas envie de penser à ça en ce moment – et encore moins d’en parler.

— Manetheren se dressait ici ? Tu es du sang de Manetheren ?

— Oui aux deux questions, répondit Perrin. Enfin, avec un léger doute pour la seconde.

Comment croire que les villages et les fermes isolées de Deux-Rivières étaient le dernier refuge du sang de Manetheren ? C’était pourtant la thèse de Moiraine. Ici, le sang ancien était très fort, avait-elle affirmé.

— Gaul, ça remonte à très longtemps. Aujourd’hui, nous sommes des fermiers et des bergers. Plus une grande nation, et surtout pas de fiers guerriers.

L’Aiel eut un petit sourire.

— Si tu le dis… Je t’ai vu danser avec les lances, et tes amis Mat et Rand aussi. Mais si tu vois les choses comme ça…

Perrin haussa les épaules, mal à l’aise. Dans quelle mesure avait-il changé depuis son départ de Champ d’Emond ? Et Rand ? Et Mat ? Il ne faisait pas référence à ses yeux, aux loups ou au nouveau pouvoir de Rand. Non, ce n’était pas le sujet… En eux, qu’est-ce qui était resté comme avant ? Au fond, Mat était le seul qui semblait être encore fidèle à lui-même – plus ou moins, en tout cas.

— Gaul, on dirait que tu en sais long sur Manetheren…

— Nous connaissons mieux votre monde que vous le pensez. Et moins bien que nous l’imaginions. Longtemps avant de traverser le Mur du Dragon, j’ai lu des livres apportés par les colporteurs. Les mots « bateau », « fleuve » et « forêt » m’étaient familiers – enfin, j’avais cette illusion. (Dans la bouche de l’Aiel, ces mots semblaient exotiques.) Croire une chose ne suffit pas à la rendre vraie. Mais au sujet du Blafard et des Trollocs, comment vois-tu les choses ? Tu penses qu’ils étaient là par hasard ?

— Non, soupira Perrin. Dans la vallée, j’ai vu des corbeaux. Après l’attaque sur les Chemins, je ne suis pas enclin à croire aux coïncidences.

Gaul acquiesça.

— Les Yeux des Ténèbres… Quand on se prépare au pire, toutes les surprises sont agréables.

— Eh bien, je ne cracherais pas sur une bonne surprise, je dois l’avouer.

Perrin tenta de localiser les loups… et il ne capta rien.

— Je trouverai peut-être cette nuit… Gaul, si quelque chose se passe ici, tu devras me flanquer des coups de pied pour me réveiller.

Une étrange façon de parler, s’avisa Perrin. Mais l’Aiel acquiesça de nouveau.

— Tu n’as jamais mentionné mes yeux, et tu sembles les remarquer à peine. Tous les Aiels paraissent s’en ficher.

À la lueur du feu de camp, Perrin savait que son regard devait être plus jaune que jamais.

— Le monde change, dit Gaul, très serein. Rhuarc, les Matriarches et le chef de ma tribu, Jheran, tentent de le cacher, mais ils ne semblaient pas très à l’aise quand ils nous ont envoyés de l’autre côté du Mur du Dragon, en quête de Celui qui Vient avec l’Aube. Le changement ne correspondra sans doute pas à ce que nous imaginions, mais il se produira, c’est une certitude. Le Créateur nous a attribué la Tierce Terre pour nous punir de nos péchés et pour nous préparer à quelque chose, mais à quoi ? Colinda, notre Matriarche, me dit souvent que je réfléchis trop pour un Chien de Pierre. Bair, la doyenne des Matriarches des Aiels Shaarad, menace de m’envoyer à Rhuidean lorsque Jheran mourra – que je sois d’accord ou pas. À côté de tout ça, ami Perrin, qu’importe la couleur des yeux d’un homme ?

— J’aimerais que tout le monde pense comme toi…

Dans l’autre camp, les réjouissances étaient enfin terminées. Une des Aielles, Perrin n’aurait su dire laquelle, avait pris le premier tour de garde, tournant le dos au feu, et les autres voyageurs s’étaient allongés pour la nuit.

Après une si dure journée, le sommeil viendrait vite, et le rêve aussi. S’allongeant à son tour, Perrin s’enveloppa dans sa couverture.

— Surtout, s’il le faut, n’hésite pas à me réveiller à coups de pied.

Gaul hocha gravement la tête.

S’endormant comme une masse, Perrin bascula aussitôt dans le rêve.

Il faisait jour, et il était seul à côté du Portail – un mur artistiquement sculpté dont la présence sur un versant de montagne était des plus incongrues. Hormis cet ouvrage, il n’y avait aucun signe indiquant qu’un être humain eût jamais mis les pieds ici. Sous un ciel bleu et clair, une douce brise montant de la vallée caressait les narines de Perrin. Il reconnut l’odeur des cerfs, des lapins, des cailles et des colombes – un millier de parfums bien distincts de gibier, d’eau, de terre et de végétal.

C’était le rêve du loup.

Un moment, l’impression d’être un loup submergea Perrin. Des pattes remplaçant ses bras et ses jambes, il allait…

Non !

Se palpant, il fut rassuré de trouver son bon vieux corps, avec sa cape et sa veste habituelles. Autour de la taille, il portait sa chère ceinture, mais c’était le manche du marteau, pas celui de la hache, qui était glissé dans la boucle.

Ce détail l’interloqua. Aussitôt, la hache se substitua au marteau en une sorte de vision fluctuante et brumeuse. Puis ce fut de nouveau le marteau. Se passant la langue sur les lèvres, Perrin espéra que les choses en resteraient là. Si la hache était incontestablement une meilleure arme, il préférait le marteau.

Dans le rêve du loup, c’était la première fois qu’un objet en remplaçait un autre. Mais au fond, il n’avait pas une très grande expérience de cet endroit. S’il s’agissait d’un endroit…

C’était le rêve du loup. Les événements les plus bizarres avaient le droit de s’y produire, comme dans n’importe quel songe.

Comme si penser à des choses étranges les faisait arriver, un carré de ciel, au-dessus des montagnes, s’assombrit soudain pour devenir une fenêtre donnant sur… eh bien, quelque part ailleurs. Et dans ce lieu mystérieux, debout au milieu d’un cyclone, Rand riait aux éclats – comme un dément, aurait-on pu dire –, les bras levés au ciel. De petites silhouettes se laissaient porter par le vent. Jaune et écarlate, comme la créature représentée sur l’étendard du Dragon, elles semblaient obéir aux ordres de Rand.

Des yeux cachés épiaient le jeune homme. Le savait-il ? L’ignorait-il ? C’était impossible à dire.

La « fenêtre » se ferma soudain. Une autre s’ouvrit un peu plus loin. Derrière celle-ci, on voyait Nynaeve et Elayne avancer prudemment au milieu d’une sorte de ville fantôme où elles pistaient une bête dangereuse. Sans pouvoir expliquer pourquoi il savait que cette « proie » était redoutable, Perrin en avait l’absolue certitude. Mais la fenêtre disparut pour être remplacée par une autre.

Mat, debout à un carrefour où se croisaient deux routes. Après avoir joué à pile ou face, il s’engagea sur l’une d’elles. En un clin d’œil, il fut affublé d’un chapeau à larges bords et Perrin remarqua qu’il utilisait comme canne un bâton muni d’une courte lame.

Dans une autre fenêtre, Perrin vit Egwene et une femme aux longs cheveux blancs. Alors que la Tour Blanche s’écroulait derrière elles, les deux femmes le regardèrent avec une infinie surprise.

Cette image aussi s’effaça très vite.

Perrin prit une profonde inspiration. Il avait déjà vécu ce genre d’expérience dans le rêve du loup, et les visions, selon lui, étaient vraies ou, au minimum, signifiaient quelque chose. Quoi qu’il en soit, les loups ne les voyaient jamais…

D’après Moiraine, le rêve du loup ressemblait à un endroit appelé Tel’aran’rhiod. Fidèle à sa réputation, l’Aes Sedai avait refusé d’en dire davantage. Un jour, Perrin avait surpris une conversation entre Egwene et Elayne au sujet des rêves, justement. Mais Egwene en savait déjà bien trop long sur son rapport avec les loups – peut-être autant que Moiraine, pour ce qu’il pouvait en dire. Et il n’avait aucune envie d’évoquer ça, même avec son amie d’enfance.