En revanche, il aurait pu avoir un confident : Elyas Machera, l’homme qui lui avait fait connaître les loups. Lui, il connaissait sûrement les réponses à des dizaines de questions…
Alors qu’il pensait à Elyas, Perrin crut un instant entendre une voix murmurer son propre nom dans le vent. Tendant l’oreille, il constata qu’il se trompait. Personne ne parlait, car il était seul dans le rêve.
— Tire-d’Aile ! appela-t-il à voix haute et dans son esprit.
Tire-d’Aile !
Le loup était mort… mais ici, il existait encore. À leur mort, les loups trouvaient refuge dans le rêve, où ils attendaient l’heure de renaître. En réalité, c’était encore plus compliqué que ça. Les loups vivants semblaient avoir en permanence conscience du songe, même quand ils ne dormaient pas. Pour eux, les deux mondes étaient aussi réels l’un que l’autre.
— Tire-d’Aile !
Tire-d’Aile !
Mais le loup ne se montra pas.
C’était très inhabituel. Venu pour une raison, Perrin avait tout intérêt à continuer comme si de rien n’était. Dans le meilleur des cas, descendre jusqu’à l’endroit d’où il avait vu s’envoler les corbeaux lui prendrait des heures.
Perrin fit un pas. Autour de lui, le paysage se brouilla, et quand il reposa le pied par terre, il découvrit qu’il était près d’un ruisseau bordé de saules des montagnes et de pruches bizarrement rabougris. Des pics couronnés de nuages dominaient le paysage. Un moment, Perrin en resta bouche bée. Il était à la pointe de la vallée, par rapport au Portail. À savoir, exactement là où il avait voulu se rendre – l’endroit d’où s’étaient envolés les corbeaux et d’où était partie la flèche. Il n’avait jamais vécu une expérience pareille. Maîtrisait-il un peu mieux le rêve du loup – Tire-d’Aile l’accusait toujours d’ignorance crasse –, ou les choses étaient-elles différentes cette fois ?
Très prudemment, Perrin fit un deuxième pas. Cette fois, il parcourut une distance normale. Sur le site, il n’y avait aucune trace du passage d’un archer ni d’un vol de corbeaux. Pas d’empreintes, de plumes ou d’odeurs. Était-ce si étonnant que ça ? Pour qu’il y ait des traces, il aurait fallu que les événements se soient produits aussi dans le rêve. Cela dit, s’il trouvait des loups dans ce songe, ils l’aideraient à localiser leurs frères et leurs sœurs dans le monde « réel ». Et ces loups-là pourraient lui dire s’il y avait des Créatures des Ténèbres dans les montagnes.
S’il était plus haut, les loups l’entendraient peut-être plus facilement crier.
Regardant le plus haut pic, juste sous la lisière des nuages, le jeune homme fit un pas. Les contours du monde se brouillèrent de nouveau. Lorsqu’ils reprirent leur aspect habituel, Perrin se retrouva sur le versant d’une montagne, des nuages à moins de trente pieds au-dessus de sa tête.
Perrin ne put s’empêcher de rire. C’était très amusant, tout ça. De sa position, il avait une vue imprenable sur toute la vallée qu’il venait de quitter.
— Tire-d’Aile !
Toujours pas de réponse.
Perrin bondit sur la montagne d’à côté et appela encore. Il appela encore, sautant de pic en pic en direction de l’ouest, vers Deux-Rivières. Tire-d’Aile ne se manifesta pas. Plus inquiétant encore, Perrin ne sentit aucun loup. Pourtant, il y en avait toujours dans ce rêve. Toujours !
Il continua, bondissant d’une montagne à une autre. À part l’odeur des cerfs et d’autres animaux, il ne capta aucune vie. Mais il remarqua des signes du passage d’êtres humains. De très anciens signes… Deux grandes statues envahissaient presque tout le versant d’une montagne et, un peu plus loin, on avait gravé sur la surface lisse d’une falaise d’étranges lettres angulaires de près de six pieds de haut.
Les intempéries avaient effacé les traits des statues et pour de moins bons yeux que les siens, les inscriptions auraient pu passer inaperçues – de banals stigmates laissés sur la pierre par le vent et la pluie.
Les montagnes cédèrent bientôt la place aux dunes de Sable. Aujourd’hui à demi couvertes de mauvaises herbes et de buissons, ces collines, avant la Dislocation du Monde, formaient le rivage d’une grande mer.
Soudain, Perrin aperçut un homme au sommet d’une de ces buttes.
Trop loin pour qu’il soit possible de distinguer ses traits, ce grand gaillard aux cheveux noirs n’était sûrement pas un Trolloc ni un quelconque monstre. Vêtu d’une redingote bleue, un arc dans le dos, il était penché pour observer quelque chose sur le sol, derrière un buisson étique.
Perrin trouva quelque chose de familier au personnage. Le vent se levant, il capta son odeur – un parfum glacé, voilà la seule description qui lui vint à l’esprit. Glacé et pas vraiment humain…
Perrin s’avisa que son arc venait de se matérialiser entre ses mains, une flèche encochée. À sa ceinture, il sentit le poids de son carquois.
L’inconnu releva les yeux et aperçut Perrin. Après une infime hésitation, il détala comme un lapin.
L’apprenti forgeron sauta sur la butte, découvrit ce que regardait le fuyard et se lança aussitôt à sa poursuite, laissant derrière lui le cadavre à demi dépecé d’un loup.
Un loup mort dans le rêve du loup ? C’était impensable ! Qui pouvait tuer un loup ici ? Une créature maléfique…
Le fugitif, rapide comme l’éclair, avalait la distance par centaines de pas en une seule enjambée. Sortant des dunes, il traversa le bois de l’Ouest, passa devant des fermes isolées, continua dans une zone moins anarchique où les champs étaient géométriquement disposés et fila au-delà de Colline de la Garde.
Perrin trouva étrange de voir les maisons au toit de chaume du village sans qu’un filet de fumée sorte d’une cheminée. Il n’y avait pas âme qui vive dans les rues et toutes les fermes semblaient abandonnées.
Mais l’essentiel était de ne pas perdre de vue l’homme qui continuait à courir. S’accoutumant à cette étrange poursuite, Perrin ne fut pas surpris quand un bond lui suffit pour atterrir sur la rive sud de la rivière Taren, le suivant le propulsant au milieu de collines où ne poussait pas l’ombre d’un arbre ou d’un brin d’herbe.
Concentré sur sa proie, Perrin courut vers le nord-est, dépassant sans les voir des cours d’eau, des routes et des villages.
Le terrain devint soudain très plat, une herbe luxuriante poussant entre les rares bosquets et buissons. Ici, il n’y avait pas trace d’êtres humains, comme sur le versant de la montagne.
Dans le lointain, Perrin vit briller ce qu’il identifia très vite comme une tour de métal. L’inconnu l’atteignit en un éclair et disparut. Deux bonds suffirent au jeune homme pour arriver au pied de la structure métallique.
Deux cents pieds de haut, quarante de large, une surface brillante comme de l’acier. Peut-être une colonne plutôt qu’une tour. Longeant sa circonférence deux fois de suite, Perrin ne remarqua aucune ouverture – pas même une fissure, la paroi lisse ne portant d’ailleurs pas la moindre marque, comme s’il était impossible de la rayer.
Ici, l’odeur glacée et inhumaine était plus forte que jamais. L’homme, si c’en était un, était entré dans la tour, ça ne faisait aucun doute. Il ne restait plus qu’à trouver un moyen de le suivre.
— Non !
Un torrent d’émotions que l’esprit de Perrin avait traduit par un mot sans équivoque.
— Non, arrête !
Perrin se retourna à l’instant où un grand loup gris couturé de cicatrices, le pelage strié de blanc, atterrissait sur ses quatre pattes comme s’il venait de sauter du ciel. Une possibilité à ne pas écarter. Toute sa vie, Tire-d’Aile avait envié aux aigles leur aptitude à voler. Ici, il pouvait planer sur les courants avec eux.