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Les yeux jaunes du loup se rivèrent dans ceux de son frère humain.

— Pourquoi devrais-je m’arrêter, Tire-d’Aile ? Il a tué un loup.

— Les hommes tuent des loups et les loups tuent des hommes… Pourquoi es-tu furieux ainsi ?

— Je ne sais pas… Peut-être parce que c’est arrivé ici. Je pensais qu’il était impossible de tuer un loup dans le rêve.

— Tu poursuis Tueur, Jeune Taureau. Il est ici en chair et en os, et il peut ôter la vie.

— En chair et en os ? Tu veux dire : pas seulement en esprit ? Comment est-ce possible ?

— Je l’ignore… C’est un souvenir qui remonte à très longtemps, une réalité que nous pensions révolue. Mais les Créatures des Ténèbres marchent dans notre rêve, désormais. L’engeance du Croc du Cœur. La sécurité n’est plus qu’une illusion.

— Eh bien, il est là-dedans, à présent.

Perrin étudia la tour de métal.

— Si je trouve comment il est entré, je mettrai un terme à ses méfaits.

— Un louveteau idiot qui fourre le museau dans une fourmilière ! Cette tour est maléfique, tout le monde le sait. Tu veux combattre le mal sur son terrain ? Tueur peut prendre ta vie.

Perrin réfléchit. Chaque fois que Tire-d’Aile évoquait la mort, une sensation d’inéluctabilité s’imposait à son esprit. Comme si…

— Tire-d’Aile, qu’advient-il d’un loup qui meurt dans le rêve ?

Le vieux loup ne répondit pas tout de suite.

— Quand nous mourons ici, c’est pour l’éternité, Jeune Taureau. Je ne suis pas sûr qu’il en aille de même pour toi, mais c’est ce que je crois.

— Un endroit dangereux, archer ! lança une voix féminine dans le dos de Perrin. La tour de Ghenjei n’est pas un lieu recommandé aux humains.

Perrin se retourna, son arc relevé, et ne lâcha pas sa flèche lorsqu’il vit la femme aux cheveux blonds nattés qui se tenait à quelques pas de lui. Sa coiffure rappelait celle des femmes de Deux-Rivières, mais sa tresse semblait plus sophistiquée. Sa tenue ne ressemblait à rien de connu. Une veste blanche courte et un pantalon très ample en tissu jaune très fin noué au niveau des chevilles au-dessus de bottines mates. La cape sombre qui complétait le tableau semblait dissimuler un objet aux reflets d’argent accroché à la ceinture de l’inconnue.

Quand elle bougea, les reflets disparurent.

— Tu as un œil d’aigle, archer. Je l’ai pensé la première fois que je t’ai vu.

Depuis quand l’épiait-elle ? Et comment avait-elle fait pour le surprendre ainsi ? Tire-d’Aile aurait dû l’avertir, non ? Couché dans les hautes herbes, le museau sur les pattes, le loup se contentait de regarder son ami.

Même s’il était certain de ne l’avoir jamais vue, la femme semblait familière à Perrin. Qui était-elle, pour se promener ainsi dans le rêve du loup ? Ou cela avait-il un rapport avec le Tel’aran’rhiod de Moiraine ?

— Vous êtes une Aes Sedai ?

— Non, archer ! (La femme eut un petit rire.) Je suis venue t’avertir, malgré les édits. Quand on y entre, il est difficile de sortir de la tour, même dans le monde des hommes. Ici, c’est tout simplement impossible. Tu as le courage d’un porte-étendard – celui qu’on prétend difficile à distinguer de la stupidité.

Impossible de sortir ? Tueur était pourtant entré ? Pourquoi l’aurait-il fait, si ça revenait à se condamner à la prison à vie ?

— Tire-d’Aile dit lui aussi que c’est dangereux… La tour de Ghenjei ? Qu’est-ce que c’est ?

Les yeux ronds, la femme se tourna vers le loup, qui ne broncha pas et continua à regarder Perrin.

— Tu parles avec les loups ? Comme dans les anciennes légendes ? C’est pour ça que tu es là ? J’aurais dû m’en douter… La tour, archer ? C’est un portail qui donne sur le royaume des Aelfinn et des Eelfinn.

L’inconnue avait lâché ces noms comme si Perrin n’avait connu qu’eux. Devant sa perplexité, elle enchaîna :

— As-tu déjà joué au jeu appelé les Serpents et les Renards ?

— Oui, comme tous les enfants… Du moins, tous les enfants de Deux-Rivières. Mais ils l’abandonnent dès qu’ils sont assez grands pour comprendre qu’il est impossible de gagner.

— Sauf en violant les règles, dit la femme. « Courage pour fortifier, feu pour aveugler, musique pour étourdir et fer pour attacher. »

— C’est tiré du jeu… Mais je ne comprends pas. Quel rapport avec cette tour ?

— Ce sont les moyens de gagner contre les serpents et les renards. Le jeu est une réminiscence d’anciennes négociations. Il n’a aucune importance, tant qu’on reste loin des Aelfinn et des Eelfinn. Ils ne sont pas maléfiques à la manière des Ténèbres, mais ils pourraient l’être, tant ils sont différents de l’humanité. On ne peut pas se fier à eux, archer. Reste à l’écart de la tour de Ghenjei. Et si tu peux, évite le Monde des Rêves. De sombres créatures l’arpentent.

— Comme l’homme que je poursuivais ? Tueur ?

— Un nom qui lui va très bien… Tueur n’est pas vieux, archer, mais il est maléfique et très ancien.

La femme semblait s’appuyer sur un objet invisible. Peut-être celui qui émettait des reflets argentés.

— Je te dis bien des choses, semble-t-il. Et je ne comprends pas pourquoi je te parle. Sauf si… Bien sûr ! Serais-tu ta’veren, archer ?

— Qui êtes-vous ?

Cette femme paraissait en savoir long sur la tour et le rêve du loup.

Mais elle a été surprise que je puisse parler avec Tire-d’Aile.

— J’ai l’impression de vous avoir déjà rencontrée.

— Et moi, j’ai déjà violé trop d’édits, archer.

— Des édits ?

Une ombre atterrit sur le sol derrière Tire-d’Aile. Perrin se retourna, furieux de s’être encore laissé surprendre. Il ne vit rien, mais il était sûr d’avoir aperçu du coin de l’œil la silhouette d’un homme, la poignée d’une épée dépassant de derrière chacune de ses épaules. Et quelque chose, dans cette image, titillait sa mémoire.

— Il a raison, dit la femme dans le dos de Perrin, je ne devrais pas te parler.

Quand le jeune homme se retourna, l’inconnue s’était volatilisée. Il ne restait plus que la tour et la plaine qui s’étendait à l’infini.

Perrin regarda Tire-d’Aile, qui consentit enfin à relever la tête.

— Je m’étonne que tu ne sois pas attaqué par des tamias, marmonna le jeune homme. Qu’as-tu fait d’elle ?

— Elle ? Une femme, ici ? Où ?

Le loup se redressa et sonda les environs.

— Je lui parlais il y a un instant.

— Tu marmonnais dans le vent, Jeune Taureau. Il n’y avait pas d’« elle » ici. Rien que toi et moi.

Perrin se gratta la barbe, un signe d’énervement chez lui. Il n’avait pas rêvé, ni parlé tout seul.

— Décidément, il se passe de bien étranges choses, ici. Tire-d’Aile, elle est d’accord avec toi. Je ne dois pas entrer dans la tour.

— Alors, elle est sage…

Perrin capta du doute dans cette remarque. Le loup n’était toujours pas sûr qu’il y ait eu une femme avec eux.

— Je suis allé beaucoup plus loin que prévu…, souffla Perrin.

Il raconta à Tire-d’Aile l’attaque des Trollocs, dans les Chemins, puis celle des corbeaux et des deux faucons. Il devait trouver des loups à Deux-Rivières ou dans les montagnes, ajouta-t-il.

Quand il eut fini, Tire-d’Aile resta longtemps silencieux, sa queue en bataille parfaitement immobile.

— Reste loin de chez toi, Jeune Taureau.