Livrés aux mauvaises herbes, le potager et le champ de tabac n’étaient presque plus reconnaissables. Dans le jardin, tout avait fané, à part les pivoines et le lierre.
Perrin ne songea même pas à encocher une flèche. Comme en témoignait le bois carbonisé gonflé d’eau de pluie, les incendies remontaient à des semaines. Et pour pousser ainsi, le lierre sauvage avait besoin de près d’un mois. Ne se laissant arrêter par aucun obstacle, le végétal s’était même enroulé autour de la charrue et de la herse abandonnées non loin du champ. Sous les feuilles oblongues presque blanches, on apercevait de la rouille.
Les Aiels inspectèrent pourtant soigneusement le site, retournant la terre et les cendres du bout de leurs lances. Quand elle sortit de la ferme en ruine, Bain regarda Perrin et fit « non » de la tête. Au moins, Tam al’Thor n’était pas mort dans les flammes.
Ils savent, Rand ! Tu aurais dû venir…
Perrin dut se retenir pour ne pas lancer Trotteur au galop et ne plus l’arrêter jusqu’à ce qu’il ait atteint la ferme des Aybara. Une idée idiote, de toute façon, car le cheval serait tombé raide mort bien longtemps avant d’avoir atteint sa destination.
Ce carnage pouvait être l’œuvre des Trollocs. Dans ce cas, ses proches travaillaient peut-être toujours à la ferme, en parfaite sécurité.
Perrin inspira à fond, mais l’odeur de brûlé voilait toutes les autres.
Gaul vint se camper à côté du jeune homme.
— Les pillards sont partis depuis longtemps, dit-il. Ils ont tué une moitié des moutons et éparpillé les autres. Quelqu’un est venu plus tard rassembler les bêtes pour les conduire vers le nord. Deux hommes, je dirais… Mais les empreintes sont trop anciennes pour que j’en sois sûr.
— Un indice sur l’identité des pillards ?
Gaul secoua la tête.
Ainsi, c’étaient peut-être bien les Trollocs… Jugeant étrange d’espérer une chose pareille, Perrin se trouva en outre parfaitement stupide. Les Capes Blanches connaissaient son nom et celui de Rand, semblait-il…
Les Fils connaissent mon nom…
Après un dernier regard à la ferme des al’Thor, Perrin talonna Trotteur.
Loial avait mis pied à terre près des arbres fruitiers. Même ainsi, sa tête arrivait toujours au niveau des branches. Faile dirigea sa jument vers Perrin, le dévisageant avec une rare intensité.
— C’est… Tu connais les gens qui vivaient ici ?
— Rand et son père.
— Oh !… J’ai cru que… (Le soulagement, dans la voix de la jeune femme, en dit plus long qu’un discours.) Ta famille vit près d’ici ?
— Non, répondit sèchement Perrin.
Faile eut un mouvement de recul, comme s’il l’avait giflée. Mais elle continua à le regarder en silence. Que fallait-il donc inventer pour qu’elle s’en aille enfin ? Beaucoup plus que le jeune homme était disposé à faire, sinon, il serait déjà passé à l’action.
Le soleil tutoyant la cime des arbres, les ombres s’allongèrent démesurément. Faisant volter Trotteur, Perrin tourna le dos à Faile.
— Gaul, nous allons camper très près de notre destination, cette nuit. Et je veux partir dès l’aube, demain matin.
Perrin jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Très droite sur sa selle, Faile était en train de rejoindre Loial.
— À Champ d’Emond, ils sauront…
… Où sont les Capes Blanches… Comme ça, je pourrais me rendre avant qu’on fasse du mal à ma famille.
Si les siens étaient encore en vie. Et si la ferme où il avait grandi tenait encore debout. Vraiment, il devait arriver à temps pour empêcher une pareille horreur.
— … Ils sauront où en sont les choses, acheva Perrin pour l’Aiel.
— Dès l’aube, donc… (Gaul hésita.) Tu ne la feras pas partir, Perrin. Cette femme est presque une Far Dareis Mai. Quand une Promise t’aime, pas moyen de lui échapper, même en courant très vite.
— Tu veux bien me laisser m’occuper de ça ? (Conscient d’avoir été brusque, Perrin se corrigea, car ce n’était pas Gaul qu’il voulait voir partir.) Dès l’aube, oui. Quand Faile dormira encore.
Cette nuit-là, les deux camps, dressés près des pommiers, furent d’une tranquillité… pesante. En plusieurs occasions, l’une ou l’autre des Aielles se leva pour jeter un coup d’œil en direction du feu de camp de Perrin et de Gaul, mais il n’y eut aucun bruit, à part des ululements de hibou et les habituels raclements de sabots des chevaux.
Perrin ne put pas dormir. Ce fut donc une heure avant l’aube, la pleine lune commençant à se coucher, qu’il s’éclipsa en compagnie de Gaul, les bottes souples de l’Aiel faisant encore moins de bruit que les sabots enveloppés de tissu des chevaux.
Bain – ou peut-être Chiad – les vit partir, mais elle ne réveilla pas Faile, une réaction dont Perrin lui fut reconnaissant.
Le soleil était déjà assez haut dans le ciel lorsque les deux voyageurs sortirent du bois de l’Ouest, un peu au-dessus du village, et s’engagèrent sur des pistes pour chariots et des sentiers le plus souvent bordés de haies ou de murets de pierre. À cette heure où les maîtresses de maison cuisaient le pain, un filet de fumée sortait de la cheminée de toutes les demeures. Tandis que les hommes travaillaient déjà dans les champs de tabac ou de céréales, les jeunes garçons jouaient les bergers avec leur troupeau de moutons au museau noir.
Quelques personnes s’avisèrent du passage des voyageurs. Incitant Trotteur à ne pas ralentir, Perrin espéra que ces villageois étaient trop loin pour le reconnaître ou pour s’étonner de l’étrange tenue de Gaul et de ses lances encore plus bizarres.
Certain que les rues de Champ d’Emond grouilleraient de monde, l’apprenti forgeron contourna le village par l’est, passant le plus loin possible des maisons au toit de chaume agglutinées autour de la place Verte – là où une source jaillissait d’un rocher avec assez de force pour assommer un homme, donnant naissance à la Cascade à Vin.
Les dégâts dont Perrin gardait le souvenir vivace – des maisons brûlées et des toits roussis, à la suite de l’attaque des Trollocs – n’étaient plus visibles nulle part. À croire qu’il n’y avait jamais eu de raid contre le village – et Perrin priait pour que Champ d’Emond n’ait plus jamais à revivre un tel drame.
L’Auberge de la Cascade à Vin se dressait à la lisière orientale de la place Verte, entre le pont aux Chariots, qui enjambait la rivière, et d’antiques fondations de pierre au milieu desquelles trônait un chêne vénérable. Sous ses branches étaient disposées des tables où les villageois, les après-midi de repos, venaient s’installer pour regarder les diverses joutes amicales. À cette heure matinale, ces tables étaient bien entendu désertes…
Au-delà de l’auberge, il n’y avait que quelques maisons clairsemées. L’établissement tenu par le père d’Egwene, aubergiste et bourgmestre de Champ d’Emond, était doté d’un rez-de-chaussée en pierre – un matériau récupéré dans la rivière – et d’un étage aux murs blanchis à la chaux. Hérissé de cheminées, le toit de La Cascade à Vin était le seul, à des lieues à la ronde, qui fût en tuile rouge et non en chaume.
Perrin attacha Trotteur et le cheval de bât à un poteau, près de la porte de la cuisine, et observa les écuries au toit de chaume. Des hommes travaillaient à l’intérieur. Sans doute Hu et Tad, les employés de maître al’Vere, occupés à nettoyer les stalles où leur patron gardait les puissants chevaux dhurriens qu’il louait aux fermiers pour les travaux difficiles ou demandant beaucoup de force.