— Ne traîne pas, Perrin, renchérit Marin sur le ton doux mais ferme qui incitait en général les gens à faire ce qu’elle voulait. Tu n’as pas de temps à perdre, même pas une heure. Je te ferai un petit paquet… Du pain, du fromage, du jambon, du bœuf séché et des condiments. Perrin, il faut que tu partes !
— C’est impossible. Vous savez qu’ils me cherchent, sinon, vous ne m’inciteriez pas à filer.
Les époux al’Vere n’avaient rien dit sur ses yeux, ne demandant même pas s’il était malade. Marin n’avait même pas été surprise. Ils savaient…
— En me rendant, je peux modifier les choses. Protéger ma famille de…
Perrin sursauta quand la porte d’entrée s’ouvrit pour laisser passer Faile, Bain et Chiad sur les talons.
Bran se passa une main dans les cheveux. Même s’il faisait le lien entre la tenue des deux femmes et celle de Gaul, l’idée qu’ils puissent exister des guerrières le dépassait un peu. Cela dit, il semblait surtout irrité qu’on s’introduise ainsi chez lui.
Assis sur son tonneau, Griffure regardait avec méfiance cette sarabande d’étrangers. Perrin se demanda s’il le rangeait dans cette catégorie, désormais. Il aurait aussi bien aimé savoir comment les trois femmes l’avaient trouvé, et où était passé Loial.
Toutes les diversions étaient bonnes pour lui épargner une confrontation pourtant inévitable avec Faile.
La jeune femme ne lui laissa aucun répit. Se campant devant lui, les poings sur les hanches, elle réussit à paraître bien plus grande que nature – un truc très féminin, mais qui marchait à tous les coups.
— Te rendre ? rugit-elle. Te rendre ? C’était ton plan depuis le début ? Dis-moi que non, je t’en supplie ! Espèce de crétin congénital ! Ton cerveau a fini par fondre, Perrin Aybara. Jusque-là, c’était un pois chiche, mais il ne fait même plus la taille d’une lentille ! Si les Fils de la Lumière te poursuivent, ils te pendront dès que tu te seras rendu. Pour commencer, pourquoi en ont-ils après toi ?
— Parce que j’ai tué des Capes Blanches, Faile…
Les yeux rivés sur sa compagne, Perrin ignora le cri de maîtresse al’Vere.
— La nuit de notre rencontre, et deux autres avant ça… Ils savent pour ces deux-là et pensent que je suis un Suppôt des Ténèbres.
Faile aurait fini par le découvrir, de toute façon. S’ils avaient été seuls, il lui aurait expliqué pourquoi de tels soupçons pesaient sur lui. Deux Fils de la Lumière au moins, Geofram Bornhald et Jaret Byar, se doutaient que son lien avec les loups n’était pas… naturel. Ils n’en savaient guère plus, mais ça leur suffisait. Un homme qui frayait avec les loups devait être un Suppôt des Ténèbres…
Un de ces deux Fils était peut-être ici avec les Capes Blanches.
— Ils refusent d’en démordre, Faile. Pour eux, je suis un Suppôt des Ténèbres.
— Tu ne l’es pas plus que moi…, marmonna la jeune femme. Ou que le soleil…
— Ça ne change rien, Faile… Je dois faire ce qui s’impose.
— Espèce de bœuf décérébré ! Tu ne dois rien faire de tel, imbécile heureux ! Si tu essaies, je te pendrai de mes propres mains.
— Perrin, intervint Marin, aurais-tu l’obligeance de me présenter la jeune femme qui professe une si haute opinion de toi ?
Rouge comme une pivoine, Faile s’avisa qu’elle avait ignoré maître et maîtresse al’Vere. S’inclinant d’abondance, elle se lança dans des excuses sophistiquées et fleuries. Comme Gaul, Bain et Chiad demandèrent la permission de défendre la demeure de Marin, puis elles lui firent chacune un cadeau. Une petite coupe en or gravée de feuilles et un gros moulin à poivre surmonté par une créature mi-cheval mi-poisson du plus bel effet.
Bran se passa de nouveau la main dans les cheveux et marmonna entre ses dents. Perrin capta plusieurs occurrences du mot « Aiel », toujours avec une bonne dose d’incrédulité. Le bourgmestre continua aussi à regarder par la fenêtre. Pas parce qu’il redoutait une invasion d’Aiels, puisqu’il avait été surpris d’apprendre que Gaul en était un.
S’inquiétait-il plutôt au sujet des Capes Blanches ?
Quoi qu’il en soit, Marin prit les choses en main. Traitant Faile, Bain et Chiad comme des voyageuses ordinaires, elle souligna à quel point elles devaient être fatiguées, complimenta Faile sur sa robe d’équitation – en soie bleu marine, en ce jour – et répétant aux Aielles qu’elle admirait la couleur de leurs cheveux et leur éclat.
Perrin aurait juré que les deux guerrières – au moins ! – ignoraient totalement comment se comporter avec l’aubergiste. Mais la femme de Bran, avec sa légendaire fermeté maternelle, réussit à convaincre ses hôtes de s’installer à une table et de faire un brin de toilette avec des serviettes humides tout en se délectant d’une infusion directement venue de la bouilloire à rayures rouges que Perrin n’avait pas oubliée.
Voir de féroces aventurières – le jeune homme rangeait sans hésitation Faile dans cette catégorie – tomber dans le panneau et minauder que tout était parfait (mais pouvaient-elles aider d’une façon ou d’une autre la brave femme ?) aurait pu être amusant si la brave femme en question, après avoir réduit à néant la résistance des éléments féminins du groupe, ne s’était pas aussitôt attaquée à ses éléments masculins. Contraints de s’asseoir à la même table que leurs compagnes, Perrin et Gaul durent se débarbouiller avant d’avoir droit à une tasse d’infusion. Les Aiels ayant un sens de l’humour bien à eux, Gaul garda un petit sourire sur les lèvres tout au long de cette épreuve.
Bizarrement, Marin ne posa jamais les yeux sur l’arc et la hache de Perrin, et elle ignora tout aussi superbement les armes des Aiels. À Deux-Rivières, les gens n’étaient presque jamais armés, et quand ça arrivait, Marin exigeait qu’ils laissent leur « quincaillerie » dehors avant de s’asseoir chez elle. C’était la première fois que Perrin la voyait déroger à cette règle.
Une autre surprise attendait le jeune homme. Sans un mot, Bran posa devant lui une coupe d’alcool de pomme. Pas une espèce de dé à coudre, comme les hommes en commandaient d’habitude à l’auberge – juste de quoi se remplir une dent creuse – mais une coupe d’argent à moitié pleine. Avant son départ, Perrin avait tout juste droit à du cidre – quand ce n’était pas du lait ! – voire à du vin généreusement coupé d’eau. Un demi-gobelet avec un repas, et un entier les jours de fête. Être tenu pour un adulte était gratifiant, certes, mais le jeune homme s’abstint pourtant de boire. Habitué au vin, désormais, il ne buvait rien de plus fort, sauf circonstances exceptionnelles.
Bran s’assit à côté de sa femme, en face de l’ancien apprenti forgeron.
— Perrin, personne de sensé ne croit que tu es un Suppôt des Ténèbres. Tu n’as aucune raison de te laisser pendre par les Capes Blanches.
Faile approuva du chef avec une grande énergie, mais Perrin ne tint pas compte de sa réaction.
— Je ne changerai pas d’avis, maître al’Vere. Les Fils de la Lumière me cherchent. S’ils ne me trouvent pas, ils s’en prendront au premier Aybara qui leur tombera sous la main. Ces gens n’ont pas besoin de grand-chose pour condamner les autres. Avec eux, être innocent n’est pas une protection.
— Nous le savons…, souffla maîtresse al’Vere.
Bran baissa les yeux sur ses mains qui reposaient à plat sur la table.
— Perrin, ta famille n’est plus là…
— Plus là ? Vous voulez dire que la ferme a déjà brûlé ? (Le jeune homme prit la coupe d’argent et la serra à s’en faire blanchir les jointures.) Moi qui croyais être arrivé à temps… Mais j’ai été trop optimiste. Les nouvelles ont dû mettre trop longtemps à m’arriver. Qui sait, je pourrais peut-être aider papa et oncle Eward à tout reconstruire ? Où se sont-ils tous réfugiés ? Il faut que je leur parle très vite.