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Bran se décomposa et Marin lui tapota gentiment l’épaule – mais sans cesser de regarder Perrin avec une tendresse mélancolique des plus étranges.

— Ils sont tous morts, mon garçon, dit très vite Bran.

— Morts ? Non ! C’est impossible…

Sentant un liquide couler sur sa main, Perrin baissa les yeux sur la coupe d’argent qu’il venait de broyer entre ses doigts.

— Désolé, je ne voulais pas…

Il tenta de redonner sa forme d’origine à la coupe. En vain, bien entendu. Comme si elle était en sucre, il la posa alors au milieu de la table.

— Je la remplacerai… Je peux…

S’essuyant la main droite sur le devant de sa veste, Perrin découvrit que la gauche caressait la hache glissée dans sa ceinture. Pourquoi les autres le regardaient-ils si bizarrement ?

— Vous êtes sûr, maître al’Vere ? Adora et Deselle ? Paet ? Maman ?

— Tous… Tes tantes, tes oncles et tes cousins aussi. Il n’y a eu aucun survivant. J’ai aidé à les inhumer, mon garçon… Ils reposent sur la butte couverte de pommiers – tu vois laquelle je veux dire ?

Perrin porta son pouce à ses lèvres. Quel imbécile il fallait être pour se couper avec sa propre hache !

— Maman adore les pommiers en fleur… Les Capes Blanches… Mais pourquoi avoir… ? Bon sang ! Paet avait neuf ans ! Et les filles…

Perrin s’étonna du ton monocorde de sa voix. En un moment pareil, elle aurait dû vibrer d’émotion, non ?

— Les Trollocs sont coupables, dit maîtresse al’Vere. Ils sont revenus, Perrin. Pas pour attaquer le village, comme au moment de ton départ… Mais ils rôdent sur le territoire… Les gens ont abandonné presque toutes les fermes trop isolées. Et personne ne sort plus la nuit, même près du village. C’est pareil à Colline de la Garde et à Promenade de Deven – et peut-être aussi à Bac-sur-Taren. Même si ce ne sont pas des anges, les Fils de la Lumière restent notre seule protection. Ils ont sauvé deux familles de ma connaissance attaquées par les Trollocs…

— Je voulais… J’espérais…

Perrin ne parvint pas à se souvenir de ce qu’il avait voulu. Quelque chose qui avait un rapport avec les Trollocs, semblait-il. Les Capes Blanches protégeant Deux-Rivières ? Il y aurait presque eu de quoi rire…

— Et la ferme de Tam ? Les Trollocs aussi ?

Marin voulut répondre, mais Bran la devança.

— Il mérite d’entendre la vérité, mon épouse. C’étaient les Capes Blanches, mon garçon. Comme pour la maison des Cauthon.

— La famille de Mat, le père de Rand, mes proches…

Bizarrement, Perrin parlait du ton qu’il aurait pris pour évoquer la pluie ou le beau temps.

— Tous morts eux aussi ?

— Non… Abell et Tam se cachent quelque part dans le bois de l’Ouest. Quant à la mère de Mat et à ses sœurs… Eh bien, elles ont également survécu.

— Elles se cachent aussi ?

— À quoi bon s’étendre sur ces détails ? coupa Marin. Bran, apporte à ce garçon une autre coupe d’alcool. Et celle-là, tu vas la boire, Perrin ! (Maître al’Vere ne bougea pas et sa femme, bien que mécontente, n’insista pas.) Je te proposerais bien une chambre, mais c’est trop dangereux. Si certains villageois découvrent que tu es ici, ils courront prévenir le seigneur Bornhald. Eward Congar et Hari Coplin se coupent en quatre pour les Fils de la Lumière, prêts à tout pour leur plaire, y compris aux pires délations. Cenn Buie ne se comporte guère mieux qu’eux. Et si Daise ne l’arrêtait pas, Wit Congar aurait également tout du dénonciateur en série. Daise est la Sage-Dame du village, désormais. Il vaut mieux que tu partes, Perrin. Crois-moi, c’est préférable pour tout le monde.

Perrin secoua la tête comme s’il venait de recevoir une paire de gifles. Daise Congar Sage-Dame ? Une femme plus dangereuse et aussi peu sensée qu’un taureau ? Les Capes Blanches combattant pour défendre Champ d’Emond ? Hari, Eward et Wil prêts à toutes les trahisons ? Les Congar et les Coplin étaient capables de tout, certes, mais le vieux Cenn Buie, lui, faisait partie du Conseil…

Le seigneur Bornhald ? Ainsi, Geofram Bornhald était bien présent…

Perrin s’avisa que Faile le regardait, les yeux humides. Pourquoi était-elle ainsi au bord des larmes ?

— Brandelwyn al’Vere, dit Gaul, ce n’est pas tout, je le lis sur votre visage.

— C’est vrai, concéda Bran. (Sa femme lui fit « non » de la tête, mais il n’en tint pas compte.) Marin, il mérite d’entendre la vérité. Toute la vérité !

Maîtresse al’Vere capitula avec un soupir. Femme de tête, elle se montrait souvent obstinée, sauf quand son mari affichait une telle détermination, les sourcils arqués comme le soc d’une charrue.

— Quelle vérité ? demanda Perrin.

Sa mère aimait les pommiers en fleur… C’était vrai, non ?

— Pour commencer, Padan Fain est avec les Capes Blanches. Il se fait appeler Ordeith et ne répondrait pas à son vrai nom, mais c’est lui, ça ne fait aucun doute.

— C’est un Suppôt des Ténèbres…, dit distraitement Perrin.

Au printemps, Adora et Deselle piquaient toujours des fleurs de pommier dans leurs cheveux.

— Il l’a reconnu lui-même. C’est lui qui a fait venir les Trollocs, lors de la Nuit de l’Hiver.

Paet s’amusait comme un fou quand il grimpait aux pommiers. Si on ne le surveillait pas du coin de l’œil, il aimait bombarder les gens de pommes.

— Un Suppôt, oui, répéta Bran. C’est là que ça devient intéressant. Fain a une certaine autorité sur les Capes Blanches. La première fois que nous avons entendu dire que les Fils étaient là, ce fut après l’incendie de la ferme al’Thor. Fain dirigeait les Fils qui ont fait ça. Tam a planté une flèche dans quatre ou cinq de ces types avant de filer dans le bois. Il est arrivé à temps chez les Cauthon pour empêcher l’arrestation d’Abell. Mais Natti et les filles n’ont pas eu cette chance. Haral et Alsbet Luhhan ont connu le même sort qu’elles. Fain aurait bien fait pendre tout ce joli monde, mais le seigneur Bornhald ne l’a pas laissé faire. Cela dit, il n’a pas libéré non plus nos amis. Pour ce que j’en sais, on ne leur a pas fait de mal, mais ils sont prisonniers à Colline de la Garde, dans le camp des Fils de la Lumière.

» Pour une raison qui me dépasse, Fain vous déteste, Rand, Mat et toi. Il a offert une prime de cent pièces d’or pour quiconque a un lien avec vous. Et deux cents pour Tam ou Abell. Le seigneur Bornhald semble s’intéresser tout particulièrement à toi. Quand une patrouille vient au village, il l’accompagne souvent et pose des questions à ton sujet.

— Oui, c’est normal, marmonna Perrin.

Perrin de Deux-Rivières, l’ami des loups et le Suppôt des Ténèbres. Fain avait dû compléter la liste…

Fain avec les Capes Blanches ?

Une pensée très lointaine… Mais ça valait toujours mieux que d’évoquer les Trollocs. Voyant que ses mains tremblaient, Perrin les posa bien à plat sur la table.

— Les Fils vous protègent des Trollocs ?

Marin se pencha vers le jeune homme.

— Mon petit, nous avons besoin d’eux. C’est vrai, ils ont brûlé le foyer de Tam et celui d’Abell, ils ont arrêté des gens et ils paradent dans nos rues comme si Champ d’Emond leur appartenait. Mais nos amis sont indemnes et la situation devrait s’arranger un jour ou l’autre. Des gens ont dessiné le Croc du Dragon sur quelques portes, mais personne n’y prête attention, à part les Congar et les Coplin, et ce sont probablement eux qui ont fait les dessins. Tam et Abell peuvent se cacher jusqu’au départ des Capes Blanches. Mais en attendant, et tant que des Trollocs rôderont sur le territoire, nous aurons besoin de défenseurs. Nous préférerions que tu restes, mais leur aide nous est indispensable, et nous refusons qu’ils te pendent.